Le curieux détournement des vignettes de
François Chauveau destinées aux Fables
choisies
de La Fontaine (1668), et retrouvées
dans les Fables de Saint-Glas (1670)

- Philippe Cornuaille
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résumé
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« Abbé, poète et auteur dramatique, émule de La Fontaine », selon les termes de la notice d’autorité de la BnF, Pierre de Saint-Glas, décédé en 1699 [1], mais dont la date de naissance reste inconnue, fit ses débuts littéraires entre 1668 et 1670 avec un ouvrage d’adaptations de fables d’Esope [2], se positionnant dans le sillage du succès de la première édition des Fables choisies de Jean de La Fontaine [3]. En 1671, Saint-Glas participa à la critique de la Bérénice de Jean Racine [4]. Le 6 février 1672, il prit un privilège pour des Contes nouveaux en vers, sans nom d’auteur, qui seront édités par Pierre Trabouillet [5]. Cette même année 1672, il publia Divers Traitez d’histoire, de morale et d’éloquence [6]. En 1682, les registres de la Comédie-Française font apparaître neuf représentations d’une comédie appelée Les Bouts-rimés, par Pierre de Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans [7]. En 1688, sous le nom de Saint-Ussans, il publia des Billets en vers de M. de Saint-Ussans [8]. Pierre de Saint-Glas écrivit une critique sur un tableau de Charles Le Brun [9] et, en 1696, un recueil de Billets galants, et amoureux en vers, enrichis de figures en taille douce, rédigés, écrit-il, « dans sa première jeunesse » [10].

Dans sa préface des adaptations de fables d’Esope de 1670, Saint-Glas fit un tour d’horizon de la littérature dite plaisante, dont « l’usage ordinaire est de tourner en ridicule les défauts des hommes d’une manière fine, adroite et délicate » ; commençant par les Anciens, de Juvénal à Térence, et de Plaute à Horace, il continua sa critique en passant par les auteurs italiens, puis Cervantès et Rabelais, et enfin ses contemporains français, dont M. Despraux, et ses Satyres [11], qu’il égratigne au passage. Puis il en vient à justifier la publication d’un nouveau recueil de fables adaptées d’Esope, suivant de près celui de La Fontaine.

 

Voilà (lecteur) le goust que j’ai de la véritable plaisanterie, tu jugeras s’il est juste, et si je l’ay suivi dans la composition de ces fables, je ne te les donne pas pour autant pour les meilleures choses que je puis faire en ce genre-là, car n’ayant eu que le rebut des Fables de Mr de La Fontaine, à la réserve de quelques-unes que j’ai mises en œuvre comme lui, mais non pas si bien, la stérilité de la matière ne m’a point permis de donner à mon ouvrage une plus grande beauté qu’il a, j’ai été même tenté de l’abandonner, parce que j’ai remarqué depuis longtemps que peu de personnes ont les égards qu’il faut avoir dans le jugement qu’elles font des productions de l’esprit (…) : mais toutes choses bien pesées, j’ai cru que je devais passer sur cette considération, afin de donner un corps parfait de toutes les Fables d’Esope avec celles que Monsieur de La Fontaine a mises en lumière [12].

 

La posture de Saint-Glas par rapport à La Fontaine est ambiguë. Le jeune critique fait mine de regretter de se contenter des miettes, « le rebut des Fables », que lui aurait laissées l’auteur du Songe de Vaux. Néanmoins, « toutes choses bien pesées », ce fut une tentative très habile de sa part – et de celle de son éditeur – que de tenter de se mesurer à l’ancien protégé de Nicolas Fouquet. Saint-Glas se tenait prêt, informé par Barbin de la grande entreprise en cours. La gestation des Fables choisies dut prendre un certain temps, ainsi que la mise en place de son appareil illustratif, au vu des cent-dix-huit vignettes de François Chauveau contenues dans l’ouvrage, même si le graveur fut sans doute pressé par le temps, puisque les deux dernières fables du recueil ne sont pas illustrées. Barbin obtint son privilège le 6 juin 1667 [13], soit plus d’un an avant le début de son impression. La parution des Fables choisies, dédiées à l’éducation du Dauphin, devait définitivement consacrer son auteur et mettre fin à une relative traversée du désert, suite à l’arrestation de son ancien protecteur.

Le processus éditorial de cette première édition des Fables de La Fontaine ne se fit pas sans difficultés, notamment du fait des corrections apportées au texte au fil des premiers tirages, et à la complexité de faire paraître conjointement deux formats, un format in-douze et un autre plus grand, recevant tous deux les mêmes illustrations qui, relativement petites, étaient prévues pour s’adapter aux deux éditions.

C’est dans ce contexte d’imbroglio de deux éditions sœurs que vient se greffer la parution des autres fables adaptées d’Esope par Saint-Glas qui eut ainsi l’ambition affichée de « donner un corps parfait de toutes les Fables d’Esope ». Mais cette initiative d’un auteur et de son complice, qui prit certainement l’initiative de cette opération commerciale, fut un ratage complet du fait d’une qualité médiocre de ses adaptations aggravée par un remploi des cuivres de Chauveau vraiment trop bâclé. Elle nous renseigne néanmoins sur le sort d’un des cuivres qui avait disparu au moment de l’impression des Fables choisies, et qui réapparut dans le recueil de Saint-Glas. C’est l’affaire du « Lion abbatu par l’Homme ».

Pour se remettre en mémoire les faits, il fut récemment découvert que l’ordre de parution des deux éditions de 1668 des Fables choisies, traditionnellement établi par les bibliographes depuis trois cent-cinquante ans, n’est pas si évident : selon eux, sans l’ombre d’un doute, l’in-quarto serait paru en mars 1668 et le petit format in-douze, six mois plus tard, en octobre. Or, nous avons pu démontrer que les vignettes de Chauveau avaient été retouchées entre les deux parutions ; en revanche, le premier état de ces vignettes ne se trouvait pas dans l’in-quarto, comme on aurait pu s’y attendre, mais dans l’in-douze… Donc, leur impression dans le petit format était antérieure à celles du plus grand [14].

Ainsi nous avons remarqué qu’un grand nombre de vignettes de Chauveau avaient été retouchées, que les ciels furent grisés, et les contrastes trop violents estompées, tout ceci dans le but de faire ressortir les sujets centraux. Rappelons qu’un ouvrage imprimé devant recevoir des illustrations en taille-douce doit passer par les ateliers de deux imprimeurs, celui de l’imprimeur du texte et celui du taille-doucier, les presses et les métiers étant différents. Les feuilles de papier passent d’abord chez celui qui met en place la structure du livre, avec tout son appareil typographique ; il réserve des espaces en blanc bien calculés pour qu’une fois les pages imprimées, le taille-doucier puisse y placer ses cuivres. Pour résumer, nous avons conclu que le texte de l’in-quarto fut imprimé en premier, sans les vignettes, puis ce fut le tour du texte de l’in-douze. En revanche, ce fut l’in-douze qui reçut les tailles-douces en premier. Entre les deux impressions des gravures, il fut décidé de les retoucher, à partir des mêmes cuivres, pour l’édition in-quarto. Le tout fut vraisemblablement fait à la hâte, puisque Chauveau n’eut pas le temps de retoucher tous les cuivres, la plupart des vignettes non retouchées étant en effet situées en fin d’ouvrage.

 

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[1] Testament de Saint-Ussans, 25 mars 1699, AN 162AP/1-162AP/25, fonds Ernest Coyecque.
[2] Pierre de Saint-Glas, Œuvres de M.*** contenant plusieurs fables d’Esope mises en vers, Paris, Claude Barbin, 1670, in-douze, registré sur le livre de la communauté des libraires le 17 novembre 1668, sans achevé d’imprimer. L’exemplaire de la British Library est en ligne sur Google Livres (consulté le 26 août 2021).
[3] Jean de la Fontaine, Les Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine, Paris, Claude Barbin et Denys Thierry, 1668, in-douze (en ligne sur Gallica. consulté le 26 août 2021) et in-quarto (en ligne sur Gallica. consulté le 26 août 2021).
[4] Alain Viala, « La querelle des Bérénice n'a pas eu lieu », Littératures classiques, vol. 81, n° 2, 2013, pp. 91-106 (en ligne. Consulté le 26 août 2021).
[5] L’ouvrage bénéficia d’un frontispice non signé de Chauveau, 8-BL-11963.
[6] Paris, Thiboust et Esclassan, 1672.
[7] En ligne (consulté le 26 août 2021).
[8] A Paris, chez Guillaume de Luynes et Hilaire Foucault, 1688.
[9] Sur un tableau de la Nativité de N. Seigneur, fait par monsieur Le Brun, premier peintre du roy, Paris, J. Cusson, 1689 [?], 3 pages.
[10] Paris et Lyon chez Horace Molin, 1696, voir son Epistre au Prince. Les gravures sont de Johan Hainzelman (1641-1693).
[11] Satires du Sieur D***, Paris, Claude Barbin, 1666, in-douze.
[12] Les Œuvres de Monsieur***, contenant plusieurs fables d’Esope mises en vers, Préface, ĩ1r°-v°.
[13] L’enregistrement sur le livre de la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris fut tardif, par rapport au privilège : « Le 10e mars 1668 nous a été présenté un Privilège du Roy datté du 6e Juin 1667, signé Babinet, accordé au sr. Claude Barbin pendant le temps de cinq années pour l’impression d’un livre intitulé Les Fables d’Esope et la Troisième partie des Contes en vieux vers de la composition du sr. de La Fontaine » (BnF, ms. fr. 21945, fol. 66r°).
[14] Voir Philippe Cornuaille et Alain Riffaud, « Enquête sur les premières éditions des Fables de La Fontaine (1668) », Le Bulletin du bibliophile, 2018-2, pp. 246-280, article repris dans Le Fablier, n° 30, 2019, pp. 271-193.