Echanges culturels, universalisme et
internationalisme dans la propagande
anarchiste

- Anne-Marie Bouchard
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Fig. 1. W. Crane, Cartoons for
the Cause
, 1896

Fig. 2. W. Crane, « International
Solidarity of Labour
 », 1896

Fondés pour répondre à un besoin d’organisation révolutionnaire plus ou moins local, les journaux anarchistes représentent cette organisation comme la partie d’un tout international, et l’information qui se fait jour dans leurs pages porte les marques de cette échelle de grandeur. Dès sa fondation, Le Révolté est essentiellement constitué d’un recueil d’informations sur les activités du mouvement révolutionnaire, de correspondances avec les groupes révolutionnaires internationaux et d’actualités provenant d’Europe, des Amériques et d’Afrique du Nord. Une de ses rubriques, intitulée « Mouvement social », correspond bien à la description que fait Eric Hobsbawm de l’internationalisme de la fin du siècle : répondant à une dynamique singulière ne rayonnant plus à partir de l’unité nationale dans un esprit d’universalisme, mais d’emblée situé dans un espace international, le mouvement révolutionnaire voit dans les initiatives locales autant de points d’ancrage pour ses activités [1]. Mais encore, les correspondances de la revue laissent croire que le journal ne sert pas qu’à diffuser localement les informations qu’il reçoit, mais qu’il cherche activement à organiser et étendre le réseau de diffusion international de ces informations. En mars 1885, par exemple, Le Révolté qui entre dans sa septième année d’existence annonce sa vente à Genève, à Paris et dans de nombreuses villes françaises, mais également à Barcelone, Amsterdam, « Buenos-Ayre [sic] [2] ». En juin de la même année, il mentionne qu’il peut être acheté à Chicago, New York, Bruxelles et Londres chez des marchands dont l’adresse est spécifiée [3]. Le journal fait aussi mention de sa vente régulière à Alger [4]. En 1894, il compte 1057 abonnés dont 266 à l’étranger [5], mais les journaux de Jean Grave sont régulièrement pris à partie par les compagnons anarchistes et le tirage reste relativement restreint [6]. Le Père Peinard, dont le contenu est plus teinté de la culture parisienne et dont le tirage assez élevé témoigne de son appréciation dans les milieux anarchistes français [7], compte un certain nombre d’abonnés à l’étranger, surtout en Europe et en Afrique du Nord, mais aussi en Argentine et aux Etats-Unis [8].

Le développement international des périodiques anarchistes est consécutif de l’intérêt qu’ils sont susceptibles d’entraîner, soit par l’unicité de leur contenu et de leur forme, soit parce qu’ils sont d’emblée situés dans une sphère d’information internationale qui joue un rôle déterminant pour l’organisation des mouvements politiques. Ce développement peut aussi être une conséquence de l’exil, de la censure et des réseaux créés au fil des déplacements de ses animateurs. Le cas de Kropotkine est d’une complexité probante, mais il est loin d’être unique. Cofondateur de L’Avant-garde avec Paul Brousse, puis cofondateur avec Elisée Reclus du Révolté à Genève, il demeure un personnage incontournable de La Révolte et des Temps nouveaux installés à Paris, ce qui ne l’empêche pas de participer à la fondation du journal londonien Freedom et de prononcer deux conférences à New York pour aider à la mise sur pied d’un journal [9]. Elisée Reclus fut aussi une figure importante qui contribua à diversifier les réseaux internationaux de l’anarchisme, voyageant en Amérique du Sud, aux Etats-Unis et dans toute l’Europe [10]. Mais encore, des publications belges, hollandaises, britanniques, suisses, américaines, allemandes et russes se retrouvent liées aux publications françaises, par leurs protagonistes communs et leur participation conjointe à des campagnes politiques internationales. Ces réseaux complexes s’ajoutent à ceux créés avec les publications littéraires et artistiques, rendant possible une diffusion très large des idées et des documents. Cette diffusion a pour objectif, et certainement pour résultat, d’organiser les luttes révolutionnaires sur la base d’une solidarité internationale qui s’incarne de façon régulière dans les textes et images publiés dans les périodiques anarchistes. En effet, la production d’images par les périodiques anarchistes se situe d’emblée dans la perspective sociale d’une éducation encourageant la révolte individuelle décrite par Madeleine Rebérioux [11]. Plus généralement, cette iconographie exprime la volonté d’encourager l’éducation des individus pour en faire des révoltés antipatriotes et internationalistes.

Si l’expression de la solidarité s’expose de manière constante dans les publications, certaines campagnes politiques internationales précises marquent, au fil des ans, l’imaginaire des anarchistes. Lors du Congrès socialiste de Londres en 1896, par exemple, le besoin d’une production textuelle et imagée revendiquant cette solidarité se fait sentir avec urgence. Le recueil Cartoons for the Cause (fig. 1) de Walter Crane, édité en 1896 au moment de l’International Socialist Workers and Trade Union Congress tenu à Londres et reproduisant de nombreuses gravures produites au cours des années précédentes ainsi que deux poèmes et une fable, atteste de la vision qui anime Crane dans la constitution d’une iconographie socialiste qu’il souhaite voir être associée à l’effort révolutionnaire des travailleurs [12]. Dans la préface de son recueil, Crane affirme :

 

The cartoons, therefore, are associated with the movement during the last ten years – a period of remarkable progress in the knowledge and spread of Socialistic ideas. It has been thought that, together, they will form a not inappropriate souvenir of the International congress of July, 1896, when workers and socialists from all parts of the world will meet in London [13].

 

L’association de ce recueil avec un congrès socialiste tend à inscrire les images dans l’actualité sans que celle-ci soit directement invoquée, les conditions de production du recueil agissant sur la signification des images, à l’exception d’une œuvre produite expressément pour la commémoration du congrès de 1896 [14]. Dans cette représentation (fig. 2), l’Angleterre, figurée sous les traits d’un travailleur ayant laissé tomber ses outils à ses pieds, accueille tous les pays européens et les Etats-Unis dont les costumes nationaux sont relativement uniformisés en costumes d’ouvriers et dont les identités sont révélées par les banderoles qu’ils portent. Cette stratégie visuelle liée à l’actualité du congrès n’est pas inédite dans l’œuvre de Crane. Une autre œuvre de 1889, produite pour le 1er mai sous le titre International Solidarity of Labour, et reproduite dans le même recueil, met l’accent sur l’entente entre les peuples en soulignant la contribution de tous à l’avènement du socialisme et à la construction du mythe d’une collectivité révolutionnaire.

 

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[1] E. J. Hobsbwam, « Working-class Internationalism », dans Fr. van Holtoon & M. van der Linden, Internationalism in the Labour Movement. 1830-1940, Leiden/New York, E. J. Brill, 1988, p. 10.
[2] Le Révolté, 7e année, n° 1 (1-14 mars 1885), p. 4.
[3] Le Révolté, 2e série, 1ère année, n° 5 (7-20 juin 1886), p. 4.
[4] Le Révolté, 8e année, n° 22 (18-24 septembre 1886), p. 4.
[5] Jean Maitron fournit le compte exact des abonnés de La Révolte qui se répartissent dans les pays suivants : Allemagne, Angleterre, République Argentine, Australie, Autriche, Belgique, Brésil, Bulgarie, Chili, Cap, Egypte, Espagne, Etats-Unis, Grèce, Hollande, Guatemala, Indes anglaises, Italie, Norvège, Portugal, Roumanie, Serbie, Suisse, Turquie et Uruguay. Voir Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), Paris, Société universitaire d’Editions et de Libraire, 1951, p. 129.
[6] V. Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 229.
[7] Ibid.
[8] J. Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), op. cit., p. 131.
[9] P. Kropotkine, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, Scala, 1989.
[10] M. Fleming, The Geography of Freedom : the Odyssey of Elisée Reclus, Montréal, Black Rose Books, 1988.
[11] M. Rebérioux, « Culture et militantisme », Le Mouvement social, n°91 (avril-juin 1975), p. 7.
[12] W. Crane, Cartoons for the Cause, 1886-1896, Londres, Twentieth Century Press, 1896, n/p., IISG (L 11/843).
[13] Ibid.
[14] La collection de l’Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis (IISG) d’Amsterdam, Pays-Bas, conserve un exemplaire des cartes de membre de l’International Socialist and Trade Union Congress de Londres faites par Walter Crane.  IISG (BG A7/313).