Le décor dans deux éditions
illustrées par Gravelot

- Marie-Claire Planche
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Ses fonds étaient riches d’architecture dans les dehors, et quand le sujet le permettait, en décoration dans l’intérieur d’un appartement, avec précision sur l’effet de point de vue en chaque partie [1].

 

Hubert-François Gravelot (1699-1773) fait partie des dessinateurs qui ont occupé une place importante dans l’histoire du livre à figures au XVIIIe siècle non seulement en France, mais aussi en Angleterre. Il reçut sans doute une formation auprès de deux peintres : Jean Restout et François Boucher, et collabora à de nombreux ouvrages. On lui doit notamment les illustrations d’une édition du Théâtre de Shakespeare (1744), du Décameron de Boccace (1757-1761) et de la Jérusalem délivrée du Tasse (1771) [2]. Nous porterons cependant notre attention sur deux autres publications : celle du Théâtre de Pierre Corneille (1764) et celle des Œuvres de Jean Racine (1768). La première comporte des commentaires de Voltaire, la seconde de Luneau de Boisgermain [3]. Selon l’usage, chaque pièce s’accompagne d’une vignette pleine page située avant le début du texte. Les estampes sont signées de différents graveurs et certaines éditions s’accompagnent d’une lettre qui offre un ou deux vers de la pièce [4]. Les décors, assez variés, s’affranchissent de la scène théâtrale et situent les actions dans un intérieur ou à l’extérieur [5]. Le goût du dessinateur pour une Antiquité recréée ou les motifs rocailles est sensible et les personnages évoluent dans des espaces plutôt bien circonscrits à l’architecture soignée et aux éléments décoratifs choisis. On perçoit dans ces ensembles une recherche certaine qui s’exprime dans la disposition et les détails.

Les compositions de Gravelot relèvent d’un véritable travail de montage connu, dans la mesure où les étapes de la création sont largement documentées. En effet contrairement à l’œuvre d’autres illustrateurs, ses esquisses ont été conservées et les nombreux dessins attestent de recherches attentives, qui apparaissent comme de petites mises en scène dans lesquelles des figures d’abord nues trouvent place. Le décor est peu à peu monté à partir de quelques traits esquissés ; il est aussi démonté si l’on considère que les différentes étapes ont effacé des intentions, avant d’être remonté pour une composition définitive. Le montage se fabrique à partir de modèles d’éléments architecturaux, d’objets, d’œuvres d’art : leur assemblage permet alors une création qui, si elle s’inspire d’une réalité, propose surtout un décor de convention. Elaboré à partir de plusieurs desseins, il doit composer un ensemble qui paraisse satisfaisant par rapport à un contexte, à l’action représentée et réponde au goût du lecteur-spectateur.

Illustrer les pièces de Corneille ou de Racine nécessitait également d’insuffler aux personnages la vie, de les animer en les douant de parole afin qu’ils soient vraisemblables et suffisamment convaincants. Pour ce faire, Gravelot leur donnait corps en volume puisqu’il disposait, semble-t-il, de petits mannequins [6]. Portalis a contribué à diffuser les procédés mis en œuvre par le dessinateur qui

 

remaniait souvent jusqu’à trois ou quatre fois sa composition, et ne la dessinait définitivement à la plume, avec des touches délicates de bistre, que lorsqu’il en avait trouvé le mouvement juste et quand l’agencement lui plaisait ; jusque-là il cherchait ses figures à la sanguine et au crayon souvent retouché de plume, dans ces premières esquisses où il est si curieux de suivre les efforts de sa pensée [7].

 

Si les propos des frères Goncourt ou du baron Portalis, qui s’inspirent directement de la nécrologie de Monsieur d’Anville [8], ont participé à l’élaboration d’une légende, elle se trouve confortée par les dessins préparatoires conservés et rappelle un procédé éprouvé par ses prédécesseurs. Le Rosenbach Museum de Philadelphie possède ainsi les premières pensées de l’édition de Racine : les personnages, nus ou vêtus, sont tout d’abord figurés, puis le décor se met en place au fil des esquisses [9]. Gravelot a exécuté en moyenne trois dessins avant la composition définitive destinée au graveur, que conserve le musée du Petit Palais de Paris [10]. Ces étapes conduisent à d’autres qui ne sont plus du ressort du dessinateur : elles sont liées à l’élaboration de l’estampe et à la fabrique du livre [11].

Les auteurs du XVIIe siècle ont souvent bénéficié d’éditions illustrées au siècle suivant qui, tantôt apportent des nouveautés iconographiques que l’on peut considérer comme un démontage, tantôt s’inscrivent dans une continuité qui est une forme de remontage. La commande de l’édition des Œuvres de Corneille, associée à une anecdote, permet de percevoir les motifs qui peuvent présider à une édition illustrée :

 

Vers 1760, on découvrit un descendant du grand Corneille dans un état voisin de la misère. Ce n’était, il est vrai, qu’un petit-cousin, mais les gens de lettres s’émurent et la Comédie française organisa une représentation à son bénéfice. Il était au foyer du théâtre, avec sa femme et sa fille, pendant qu’on jouait Rodogune, et tous les trois se trouvaient l’objet de l’attention et de l’intérêt général. (…) Ecouchard Lebrun écrivit, pour recommander la demoiselle Corneille, à Voltaire, déjà installé à Ferney, qui répondit aussitôt, qu’il convenait assez qu’un vieux soldat du grand Corneille tâchât d’être utile à la petite-fille de son général. Il fit venir la jeune personne chez lui, chargea madame Denis de terminer son éducation, lui assura une pension et la maria. Il pensa, en outre, qu’une édition de Corneille commentée par lui serait la meilleure dot à offrir à sa protégée, et, avec l’activité prodigieuse qui le caractérisait, il se mit à l’œuvre. L’aventure avait fait grand bruit, et la souscription qu’il organisa eut un plein succès. Sur la liste des souscripteurs, le roi est inscrit pour 200 exemplaires, l’impératrice de Russie également ; madame de Pompadour pour 50, les fermiers généraux pour 60, et Bouret, le plus riche d’entre eux, pour 24. On songea immédiatement à notre dessinateur Gravelot, qui venait de donner tant de preuves de talent, dans la première partie des œuvres du seigneur de Ferney, et on lui demanda un dessin pour chaque pièce. Mais il fallait que cette édition fût rapidement imprimée, et Gravelot, n’aimant à travailler qu’à ses heures, ne se pressait pas ; aussi Voltaire, impatient, peste-t-il ! Il écrit à l’éditeur Gabriel Cramer : (…) « Mon cher Gabriel, je vous conjure de dire à Gravelot qu’il faut absolument donner l’ouvrage entier dans le cours de 1762 (…) Plus j’y songe, plus je doute que l’on ait trente-deux estampes en une année » [12].

 

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[1] Monsieur d’Anville, géographe du roi et frère d’Hubert-François Gravelot publia sa nécrologie qui parut ici : Le Nécrologue des hommes célèbres de France par une société de gens de lettres, année 1774, Paris, s. n., 1775, p. 138. Le contenu de ces propos a été repris par les frères Goncourt : « Il a la science perspective, une imagination d’architecture riche, égayante et fleurissant les fonds, le goût de meubler, de décorer l’appartement, de faire courir les élégances autour des personnages » (J. et Ed. de Goncourt, L’Art du XVIIIe siècle, Paris, G. Charpentier, 1882, vol. 2, p. 276).
[2] Les dessins conservés montrent, comme pour l’édition de Racine, les étapes de création (Ph. Hofer, « Preliminary Sketches for Gravelot’s Corneille », Harvard Library Bulletin, 1951, vol. 5, n°2, pp. 196-208.
[3] Pierre Corneille, Théâtre, 1764, 12 vol. in-8. On sait cependant que Voltaire fit publier par souscription l’ensemble chez les frères Cramer à Genève. Les estampes ont été retouchées et agrandies par un cartouche en 1774, pour une édition in-quarto. Elles ont été intégrées à un ouvrage du XIXe siècle : Emile Faguet, Corneille expliqué aux enfants, Paris, P.H. Lécène et H. Odin, 1885.

Jean Racine, Œuvres, Paris, Louis Cellot, 1768, 7 vol. in-8. L’édition accueille deux portraits : celui de Racine et celui de Corneille. Les deux derniers volumes, consacrés aux autres œuvres de l’auteur ne sont pas illustrés. Les estampes ont été réimprimées dans une édition de moindre qualité en 1796.
[4] La longueur du texte gravé est très variable et certaines lettres se contentent d’un début de vers qu’accompagnent des points de suspension.
[5] La distance prise avec le décor de scène n’est pas une innovation de Gravelot qui suit des choix visibles dans les éditions précédentes.
[6] « Il se servait pour cela de trois mannequins, modèles du trio ordinaire de ses scènes : c’étaient des mannequins fabriqués en Angleterre, hauts de deux pieds et demi, ayant des corps matelassés dans un tissu de soie tricoté, pourvus d’articulations en cuivre flexibles jusqu’au bout des doigts, et d’une garde-robe allant de la mode de la ville à celle du théâtre et jusqu’à la toge romaine » (J. et Ed. de Goncourt, L’Art du XVIIIe siècle, op. cit., p. 275).
[7] R. Portalis, Les dessinateurs d’illustrations au XVIIIe siècle, Paris, Morgand et Fatout, 1877, tome I, pp. 274-275. Il indique aussi avoir « feuilleté les dix-huit cents croquis d’une bonne partie de ses œuvres, [se] rendre absolument compte de sa manière de procéder ».
[8] Monsieur d’Anville, Le Nécrologue des hommes célèbres de France par une société de gens de lettres, année 1774, op. cit., pp. 131-145.
[9] Les dessins proviennent du portefeuille de l’artiste, préservé après sa mort, et entré dans les collections en 1923 ; ce sont au total cent quatorze dessins pour des illustrations. Le musée conserve, pour l’édition de Racine, trente-deux dessins, parmi lesquels celui de l’encadrement destiné à recevoir le portrait de l’auteur et ceux des fers de la reliure. Les techniques sont assez proches, crayon, encre et craie blanche et les dimensions voisines du format définitif. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Les Plaideurs et Bajazet : un dessin. Mithridate : deux études. Britannicus, Bérénice, Iphigénie, Phèdre et Esther : trois dessins. Athalie: quatre études. Voir exposition Philadelphie, Houston, 1985, Eighteenth-Century french book illustration. Drawings by Fragonard and Gravelot from the Rosenbach Museum and Library (voir notamment l’article de S. B. Taylor, « Gravelot’s Working method », pp. 16-24). Ils sont tous visibles sur le site du musée Rosenbach. D’autres dessins de l’artiste sont également conservés à la Pierpont Morgan Library.
[10] Les dessins sont collés sur une page interfoliée à la place de l’estampe, ils font partie du legs des frères Dutuit en 1902. Douze dessins, plume, encre de Chine et lavis brun, 15,7cm x 9cm. Les ventes successives sont bien connues (exposition Paris, 1992-1993, Fragonard et le dessin français. Voir n°86 à 99, les dessins sont tous reproduits). Voir aussi A. J. Pons, Les éditions illustrées de Racine, Paris, Quentin, 1875 : « L’exemplaire qui contient les dessins originaux a atteint 502 francs à la vente d’Ourches, 497 francs à celle de Labédoyère, 572 francs à celle de Soleinne et vaut, aujourd’hui, trois ou quatre fois plus » (p. 30). Soixante dessins pour l’édition de Corneille sont passés en vente chez Drouot en 1997.
[11] Sur ces questions nous renvoyons à notre article : « Le livre et ses figures », Dossier Montage / démontage, sous la direction de M. Hilsum et O. Leplatre, Journée d’étude Université Lyon III, 14 décembre 2012, Textimage, Varia 4, printemps 2014
[12] R. Portalis, Les dessinateurs d’illustrations au XVIIIe siècle, op. cit., tome I, pp. 275-276. En 1757 Gravelot avait par ailleurs collaboré avec Charles Eisen à l’illustration des Œuvres de Voltaire parues chez Michel Lambert (20 vol. in-12).