Remix Gogol : l’adaptation hypermédiatique
du Journal d’un fou par Tom Drahos

- Anaïs Guilet
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Fig. 1. T. Drahos, EXIT, 2003

Fig. 2. T. Drahos, EXIT, 2003

Fig. 3. T. Drahos, EXIT, 2003

Tom Drahos, né en République Tchèque, est un artiste plasticien qui vit et travaille en France. Dans une de ses premières séries de photographies, Champs Elysées (1966-1972), il réalise une sorte de photoreportage sur la célèbre avenue parisienne, ses touristes, ses habitants et ses quelques mendiants. Ces photographies en noir et blanc s’éloignent pourtant du photoreportage à la Cartier Bresson [1], puisqu’il s’agit moins d’images prises sur le vif, que de constructions attendues ou réalisées par Drahos. Ainsi que l’écrit Michelle Debat, « l'artiste interroge ce qu'est La photographie, c'est-à-dire ce qu'elle n'est pas en tant qu'image et ce qu'elle peut-être en tant qu'objet et vice-versa » [2]. C’est pourquoi il s’éloignera rapidement du réalisme photographique pour élaborer ces « images fabriquées » que l’on retrouve par exemple dans sa série Métamorphoses [3].

Après plus de vingt-cinq ans à se consacrer à la photographie et à la vidéo, il décide ensuite, à la fin des années 90, de s’intéresser aux nouvelles technologies et plus particulièrement au CD-ROM qui lui permet de poursuivre sa recherche visuelle sur un support qui, selon lui, caractérise mieux une époque où l’image et l’information sont omniprésentes. Drahos est toujours à la recherche de champs d’expérimentations inédits.

 

Ayant commencé avec la photographie et le cinéma, j'ai toujours eu l'impression d'avoir besoin d'explorer tous les médiums possibles. Si je veux par exemple exprimer le mouvement : le cinéma ou la danse sont parfaits ; si je veux exprimer les idées : la littérature est mieux ; si je veux exprimer l'espace : la sculpture est beaucoup plus adaptée dans ce cas que la littérature. Ce qui me gênait le plus en choisissant une seule discipline, c'est que pour moi, il y avait blocage à un moment donné. J'aime aussi beaucoup la littérature, les idées fortes, puissantes... mais l'art contemporain ne produit plus cela aujourd'hui, il travaille plutôt sur des concepts qui restent la plupart du temps extrêmement simples. De ce point de vue, je ressens une grande frustration dans les arts dits uniquement plastiques. C'est pourquoi, avec le multimédia, j'ai l'occasion de travailler sur des œuvres qui me correspondent véritablement et dans lesquelles je peux enfin tout insérer [4].

 

Drahos travaille ainsi avec les acquis de ses pratiques sur différents médias, et il crée à travers le CD-ROM de nouvelles expériences pour appréhender le monde. La plupart de ses œuvres procèdent d’une forme d’hybridation médiatique. Par exemple, EXIT, qui a obtenu le prix Arcimboldo pour la création numérique en 2003, mêle photographies argentiques et images numériques [5]. La série est réalisée à partir d’un reportage effectué dans le service d'un hôpital accueillant des personnes en fin de vie  (figs. 1 et 2). Les images de ces hommes et de ces femmes, souvent vieillissants, sont envahies par des dessins numériques, aux couleurs vives et acidulées, qui proposent un contraste saisissant (fig. 3). EXIT nous dévoile un monde entre le numérique et l’argentique, entre deux générations, entre la gaieté naïve des couleurs et la grisaille des photographies du milieu hospitalier, entre le réel et le virtuel, entre une réalité on ne peut plus physique et des bulles numériques où danse une déesse indienne. Drahos effectue un travail permanent de montage, démontage, remontage médiatique : détourage, incrustation, autant d’exercices de collage que l’on retrouve dans les nombreuses adaptations de textes littéraires en œuvres hypermédiatiques qu’il effectuera.

De 1999 à 2005, il réalise en effet plus de quatorze adaptations de grands classiques de la littérature en CD-ROM. Chacune de ses œuvres propose une lecture personnelle des textes, qui est toujours effectuée à l’aune de son travail plastique et visuel ainsi que de sa passion pour la photographie. Ses œuvres, adaptées de Proust, Balzac ou Defoe pour ne citer que quelques auteurs, proposent des lectures créatives et des réécritures décalées et labyrinthiques. Nous nous intéresserons à une de ces adaptations en particulier : Le Journal d’un fou, conçu avec l’aide de Christine Drahos (chef de projet en 2005).

Ce CD-ROM fait cohabiter le texte de la nouvelle de Gogol, parue pour la première fois en 1835 dans la revue moscovite Arabesque, avec des images, des vidéos et des animations mais aussi avec d’autres textes, tous issus du Web. Pour Drahos, le champ littéraire est un terrain fécond d'expériences plastiques. Son œuvre est le résultat d’une remédiatisation, d’un remontage du texte de Gogol. Dans « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique », Denis Bachand déclare :

 

[…] la nouvelle hybridation technologique favorise l’intermédialité d’un nouvel art polyphonique où les signes typiques échangent attributs et fonctions sous la gouverne de l’hypertextualité. L’image se parcourt comme un texte qui articule un système d’indices et le texte se pare des attributs de l’image en devenant icône, voie de passage sensible, « activée », vers d’autres sites, intertextualisés [6].

 

Notre objectif sera de montrer comment cette nouvelle polyphonie s’instaure dans le dispositif original proposé par Drahos dans son Journal d’un fou. Ce-dernier, en tant que tiers interprétant [7], propose avant tout une lecture de l’œuvre de Gogol dont le sens se voit détourné par l’hypermédia en même temps que sa puissante actualité est révélée par la remédiatisation. L’œuvre de Drahos n’est pas une illustration du texte de Gogol, mais une création à partir du Journal d’un fou : une œuvre où tous les médias dialoguent, formant un iconotexte, que l’on pourrait qualifier d’augmenté, puisque ce ne sont plus seulement le texte et les images qui interagissent, mais aussi le son et l’animation. L’iconotexte augmenté apparaissant alors avant tout comme une autre manière de décrire et concevoir ce qu’est une œuvre hypermédiatique.

 

Le champ littéraire, un terrain fécond d’expérience plastique

 

Adaptation

 

Dans les adaptations cinématographiques de textes littéraires, la mise en image est l’enjeu principal de la remédiatisation. Un même processus s’instaure dans le passage du livre vers l’hypermédia ainsi que le caractérise le texte de Denis Bachand qui interroge les liens entre l’adaptation cinématographique et la remédiatisation du livre en hypermédia :

 

L’adaptation multimédiatique partage beaucoup de similitudes avec le processus cinématographique. Il s’agit dans les deux cas de traduire un texte en images et en sons en procédant selon une démarche commune de scénarisation, de découpage technique, de tournage et de post-production. Cependant, l’une et l’autre soumettent le texte littéraire à une série d’actes régis par des règles de transcodage qui leur sont propres. Destiné à restituer la diégèse, le processus de conversion intersémiotique prend en charge la migration des signifiants du récit (situations, personnages, chronologie, etc.) par l’intercession de procédés apparentés mais distincts [8].

 

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sommaire

[1] Dans l’entretien avec Roger Durand, Drahos parle de « syndrome Cartier Bresson » au tournant des années 70, contre lequel il élabore en partie sa pratique photographique.
[2] M. Debat, « Exit, les jeux acides du numérique, photographies de Tom Drahos », Exporevue, Paris, 2004 (consulté le 16 mars 2016).
[3] T. Drahos, « Tom Drahos ou l’abîme de l’arborescence », entretien avec B. Gauguet, Archée, janvier et septembre 2000. (consulté le 16 mars 2016).
[4] Les images de la série EXIT, exposée à la Maison européenne de la Photographie à Paris du 15 mai au 15 juin 2003, ont donné lieu à la création d’un DVD monté par Christine Gennetier, paru en 2003.
[5] D. Bachand, « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique », Applied semiotics/ semiotique appliquée, vol. 4, n°9, 2000, pp. 57-58 (article au format pdf, consulté le 16 mars 2016).
[6] Voir J.-M. Clerc et M. Carcaud-Macaire, L'Adaptation cinématographique et littéraire, Paris, Klincksieck, 2004, p. 92.
[7] D. Bachand, « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique », art. cit.
[8] Pour ne donner que quelques exemples récents : en 2010, Le Journal d’un fou a été interprété par la compagnie « Les Mots des Autres », sur une adaptation de Sylvie Luneau et Roger Goggio, mise en scène par Wolfgang Villalba. En 2011, elle est jouée à Marseille Au théâtre Gyptis, adapté par Andonis Vouyoucas. En 2012, elle est mise en scène par Wally Bajeux au Théâtre du Petit Gymnase à Paris.