Le sens de la lecture.
L’enluminure au seuil du manuscrit 12576
de Perceval ou le conte du graal

- Aurélie Barre
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Fig. 1. Ch. de Troyes, Perceval ou le conte
du graal
, Français 12576, XIIIe s., f° 1

Fig. 1a. Ch. de Troyes, Perceval ou le conte
du graal
, Français 12576, XIIIe s., f° 1 (détail)

Fig. 2. Ch. de Troyes, Perceval ou le conte
du graal
, Français 12577, v. 1330, f° 1

Fig. 3. Perceval prenant des chevaliers pour des anges,
Français 12576, XIIIe s., f° 1

Fig. 4. Perceval se présente chez l’ermite et
Combat de Perceval et du chevalier vermeil,
Français 12576, XIIIe s., f° 1

Scintillation n. f. – 1740 ; « éclair » 1490 latin scintillatio. 1 Variation rapide, irrégulière, de la couleur et de l’éclat (des étoiles, des astres) produite par la turbulence atmosphérique. 2 PHYS. Emission très courte de lumière par l’impact d’une particule énergétique sur la substance capable de luminescence (d’après le Dictionnaire Le Robert)

 

On n’y voit rien [1] : dispositif de l’image-seuil

 

Lorsque Roger Dragonetti regarde cette enluminure placée au seuil de l’un des manuscrits de Perceval ou le conte du graal (figs. 1 et 1a), il y voit d’abord un carré de quatre scènes juxtaposées, délimitées par des bordures rouges et bleues [2]. Une enluminure en croix, comme le regard médiéval en a l’habitude ; elle obéit au tracé premier de l’artiste préparant le cadre qui accueillera ensuite la scène peinte. Dragonetti propose alors de désigner chacune des scènes représentées par une lettre pour mieux les identifier. Il procède ainsi : en A, Perceval recevant les enseignements du maître chevalier ; en C, Perceval se présentant chez l’ermite ; en D, le combat entre Perceval et le chevalier aux armes vermeilles. Seulement voilà, la scène B n’existe pas dans le roman [3]. Dragonetti démonte alors ce premier dispositif et le remonte selon un nouvel assemblage : il propose de faire disparaître la bordure entre les scènes A et B pour pouvoir lire non pas deux images, mais une seule : Perceval prenant les chevaliers pour des anges.

Le sens de l’image semble désormais plus clair : il faut accepter de ne pas voir la bordure, ou plutôt de ne pas voir en elle une barrière, une délimitation, interrompant le défilé de l’image. Bien sûr, l’œil est habitué au franchissement des bordures, le sabot d’un cheval, un pan de vêtement, une lance… Dans l’enluminure, les javelots de Perceval passent volontiers au-delà de la ligne médiane. Et même, le regard cherche ces débordements qui engagent dans l’image fixe une énergie cinétique : ils dessinent une trame, un lien iconique entre les différentes scènes moins juxtaposées les unes aux autres que manifestant le déroulé narratif de l’une à l’autre. L’image n’arrête pas le temps : elle l’accueille, et il se coule en elle. Le flux des énergies qui la traversent sont des flux de figuration. Mais ici, si l’on suit l’interprétation de Dragonetti, il ne s’agit pas exactement de cela. Une seule scène occupe l’ensemble du registre : à gauche de l’image, Perceval est agenouillé dos à la porte fermée d’une demeure fortifiée. Il tient dans ses mains trois javelots. Devant lui s’avancent cinq chevaliers sur leur monture ; l’un, en avant du groupe, est sans doute le maître chevalier qu’interroge naïvement Perceval (v. 174 et ss.) [4]. Les deux arbres peints de part et d’autre de la bordure centrale, comme en miroir, désignent de façon métonymique le lieu de leur chevauchée : la forêt ; les sabots des chevaux semblent fouler une terre inculte, « une gaste forest soutaine » (v. 75), sur laquelle rien ne pousse, excepté ces arbres qui dans l’imaginaire médiéval renvoient à un espace mythique obscur et inquiétant. La bordure dessinée par l’enlumineur, agrémentée par ces deux arbres spéculaires, vient peut-être signifier dans l’image la frontière protectrice de la forêt dressée par la mère de Perceval pour soustraire son fils au désir de la chevalerie. Une épaisseur, illusoirement protectrice : poreuse, elle laisse passer cinq chevaliers qui arrivent jusqu’au jeune homme. Ils ont fendu la forêt, déchiré la barrière protectrice, la bordure enluminée : ils ont fait effraction dans le lieu du féminin. La scène ainsi décrite entre en écho – bien qu’elle soit antérieure – avec l’enluminure présente au seuil de cet autre manuscrit (fr. 12577,  fig. 2) [5]. A gauche, la mère se tient dans l’encadrement de la porte et adresse un signe au jeune Perceval à cheval, traversant le pont et tenant dans sa main trois javelots. A droite, Perceval est agenouillé, les javelots sur son épaule, devant les cavaliers venus de la forêt.

L’interprétation s’ajuste ainsi assez bien au récit : l’image illustre le texte. Mais on sait aussi que l’enluminure médiévale procède volontiers par répétition d’un même personnage créant dans une seule image plusieurs moments, comme si chaque vue décomposait les phases du mouvement [6]. Le personnage qui franchit la bordure verticale ressemble fort, par les couleurs de son cheval, de son vêtement, de son heaume, au chevalier représenté au premier plan du carré de droite (fig. 3). Il faudrait ainsi lire l’image de droite à gauche : un groupe de quatre hommes (mais le nombre n’est pas juste : le texte en mentionne cinq) chevauche dans la forêt ; l’un d’eux s’avance et parle à Perceval agenouillé devant lui. Selon cette lecture on aurait donc bien deux scènes, l’image se repliant sur le texte qu’elle réfléchit, littéralement, selon l’axe d’un miroir qui inverse l’ordre du récit.

Sous cette première scène, dans le registre inférieur de l’image, deux carrés (fig. 4) : dans le premier, on « reconnaît » l’arrivée de Perceval devant la maison de l’ermite telle qu’elle est racontée dans la deuxième partie du roman [7]. Le second carré, sans doute le plus immédiatement lisible, figure quant à lui le combat de Perceval contre le chevalier aux armes vermeilles qui vient de dérober une coupe en or à la cour du roi Arthur. Ce combat, comme tout à l’heure l’arrivée des chevaliers, est également présent dans l’enluminure du ms 12577, à la même place. D’une enluminure à l’autre, la première et la dernière scène se répondent, se répètent : le choix est le même. A l’arrivée des chevaliers semble succéder le premier combat qui donnera à Perceval la couleur de son armure et la singularité d’une arme, privilégiée, le javelot. Mais le miroir que tend la seconde enluminure vient surtout dire l’étrangeté de la représentation de Perceval face à l’ermite, l’incongruité de sa place dans le dispositif général de l’image. Figurée avant le combat, au centre de l’enluminure, la rencontre trouble l’ordre des événements tel qu’il apparaît dans le récit. Et, alors que les scènes A et C renvoient à la première partie du roman consacrée à Perceval, en revanche, la scène centrale est nettement éloignée des deux précédentes : l’image illustre une parenthèse dans la chevauchée de Gauvain racontée dans la seconde partie du roman, le moment où trois chevaliers retrouvent Perceval dans la forêt et lui indiquent le chemin qui lui fera rejoindre la demeure d’un ermite. A nouveau, le sens de la lecture n’est pas le même : l’image ne peut se replier sur le texte sinon de façon inversée : imposant un regard de droite à gauche alors que le déroulement du récit procède de gauche à droite. Le montage des trois ou quatre scènes perturbe l’organisation narrative du roman, la remonte selon une autre logique, instaure une discordance, Jacques Derrida aurait dit une différance : il y a du jeu [8].

 

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[1] Pour reprendre le titre d’un essai de Daniel Arasse, Paris, Denoël, 2000.
[2] Voir en particulier le quatrième chapitre intitulé : « L’enluminure du Conte du Graal «, dans La Vie de la lettre au Moyen Age (Le Conte du Graal), Paris, Seuil, « Champ freudien », 1980, pp. 85-99.
[3] « La scène B présente quelques difficultés d’interprétation », (Ibid., p. 86).
[4] La numérotation des vers renvoie à l’édition de Jean Dufournet, Paris, GF-Flammarion, « Le Moyen Age », 1997.
[5] Le manuscrit 12576 date du 3e quart du XIIIe siècle ; le ms 12577 date quant à lui du XIVe siècle (vers 1330). Tous deux sont conservés à la BnF. Voir les fiches descriptives du premier et du second.
[6] La référence est bien sûr anachronique, mais l’on peut avoir à l’esprit les travaux de Eadweard Muybridge sur le mouvement (par exemple Femme descendant des escaliers (1887) ; Galop de la jument Annie G.).
[7] « Et Percevaus el santier antre, / Qui sospire del cuer del vantre / Por ce que mesfez se santoit / Vers Deu, don mout se repantoit. Plorant s’an vet vers le boschage, / Et quant il vint a l’ermitage, / Son cheval atache a un charme, / Puis s’an antre chiés l’ermite » (v. 6333-6341).
[8] Voir J. Derrida, L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967, p. 239.