« Chaosmos ».
Le Rire de la Méduse d’Hélène Cixous,
les « sextes » de Nancy Spero
et les arts plastiques
*
- Catherine Nesci
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J’envoyai un coup de téléphone de la part de Méduse. Eh bien, on me répondit. Mais pas comme, quand et où je m’y serais attendue. En France Le Rire et La Jeune Née furent des livres. Partout ailleurs dans le monde ce sont des actes. Surprise ! Aussitôt traduite en américain, voilà que ma Méduse s’en va. Et quel voyage ! Sans fin, sans âge. Et, pour ainsi dire, sans moi. Pour un performatif de l’indépendance, c’en est un (H. Cixous, « Un effet d’épine rose ») [1].

      Appel enjoignant les femmes à écrire et (re)découvrir leur créativité, Le Rire de la Méduse a pris un magnifique envol, un an après sa parution en France en 1975, sous la forme que lui a donnée sa traduction en anglais : The Laugh of the Medusa [2]. Traduit en plusieurs langues, enseigné à l’étranger, depuis 1976 – et toujours enseigné –, dans les universités et les écoles de beaux-arts, l’essai a inspiré non seulement les chercheurs et les féministes œuvrant dans la littérature et les sciences humaines, mais aussi de nombreuses artistes et plasticiennes, dont Nancy Spero et Barbara DeGeneviève en Amérique du Nord. De nos jours, son souffle frondeur et protestataire, lyrique et parodique, parcourt l’immense toile numérique que tisse l’univers virtuel. Des artistes, surtout de jeunes femmes souvent issues de minorités ethniques ou exilées, y revendiquent l’essai comme un texte-phare de leur pratique artistique ; l’une d’elles présente sa peinture comme une forme d’« écriture féminine » [3]. De même, l’Institute of Contemporary Arts (ICA) de Londres reproduit sur son site internet un extrait de « "The Laugh of the Medusa" by Hélène Cixous » [« Le Rire de la Méduse » d’Hélène Cixous], précédé de la note suivante, que je traduis librement : « Provocateur, anti-essentialiste et précurseur de la théorie queer, l’essai que signe l’écrivaine et philosophe en 1975 explore sa théorie de "l’écriture du corps" » [4]. Les filiations intellectuelles que célèbre l’Institut artistique londonien, plus de trente ans après la première sortie du Rire, relient l’essai d’H. Cixous à la praxis artistique et à une vision performative des genres sexués. Le Rire de la Méduse y est appréhendé non seulement comme texte, mais aussi et surtout comme performance – performance hors musée ou scène théâtrale, et texte qui traverse les frontières des genres artistiques et des identités sexuées. A l’instar des plasticiens de l’Institute of Contemporary Arts, de nombreux artistes ont accueilli Le Rire de la Méduse comme un double vecteur de renouveau des formes esthétiques et de critique des rapports de force entre les sexes. C’est cette invitation à créer dans la dissidence que je vais explorer – dissidence, qui est aussi danse et dissonance, « dissidanse » [5], comme l’écrit H. Cixous à propos de la grande artiste récemment disparue, Nancy Spero. L’enquête joue sur une temporalité double : d’un côté, la réception artistique de l’essai – plutôt de sa version anglaise – des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix ; de l’autre, le texte récent d’H. Cixous sur Nancy Spero et la portée renouvelée du Rire de la Méduse à notre époque.
      Comme tout texte et toute performance, Le Rire de la Méduse/The Laugh of the Medusa a d’abord résonné dans un cadre interprétatif et historique précis, et ce cadre a considérablement changé depuis les années soixante-dix. A notre époque, la notion même de performance a envahi le champ des interactions sociales et définit les pratiques culturelles, esthétiques et quotidiennes, voire les pratiques les plus commerciales ; les corps féminins, les corps « queer » et la sexualité saturent l’espace public et les médias [6]. Depuis les années 1980, les genres artistiques se sont décloisonnés ; la performance s’est introduite dans les arts plastiques ; les potentialités de la voix et du corps semblent ne plus connaître de limites. Mais où sont passés la recherche des utopies, la quête dérangeante de « L’Amour Autre » [7], le désir de déstabiliser les ordres moraux, sociaux et économiques qu’exprimait si joyeusement Le Rire de la Méduse en 1975 ? Quels sens donner à la part du performatif dans l’essai ?
      Grâce au travail sur le rythme et le mouvement, aux jeux sur la langue et sur l’énonciation, l’écriture comme transcription sémiotique, tracé de la main et inscription sur la page, puis impression typographique sur la page du livre, se transforme en performance, en expression symbolique dans l’espace où le corps et la voix sont de prime abord publics. L’espace textuel se fait espace conceptuel et espace concret de création, brouillant les lignes de partage entre la performeuse et son audience de femmes invitées à écrire, à jouer et jouir de leur corps et de ses secrets [8]. De fait, la visée performative de l’acte de langage se manifeste dès l’incipit du Rire de la Méduse ; l’essayiste y prend la parole en tant que sujet pour se projeter dans le futur : « Je parlerai de l’écriture féminine : de ce qu’elle fera » [9]. Ainsi, la prise de parole se donne initialement comme un faire pour défaire la représentation des femmes en êtres castrés, êtres du manque, de la privation. L’excipit du texte, promesse au futur, double geste d’affirmation par la négation du manque, exprime le don de l’amour, cette fois par le truchement d’une énonciation collective, une polyphonie de voix qui habitent l’être multiple, le texte pluri-auctorial, polysémique : « Jamais nous ne nous manquerons » [10]. Anti-castration, l’écriture féminine se réalise à travers le mouvement et la projection dans l’espace où le corps est d’emblée présence, beauté et provocation. Le Rire de la Méduse est donc bien « acte », performance au pouvoir contestataire, inscrite dans le corps, le temps, l’histoire et l’espace [11]. Quelles formes esthétiques artistes et plasticiennes ont-elles données à cet « acte », à ces rapports entre corps, écriture et performance ? Comment ont-elles reçu le « coup de téléphone » de la Méduse, pour reprendre l’expression ludique d’Hélène Cixous, dans son essai récent sur le retour de sa fille prodigue, « Un effet d’épine rose » [12] ? Ces artistes, qui ont répondu à l’appel de la Muse/Méduse, jouent sur les multiples supports de la création esthétique ; elles créent de nouvelles articulations entre le langage verbal et le langage de l’image, entre l’œuvre artistique et le corps féminin.

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* Je remercie chaleureusement Martine Reid de son invitation à explorer la réception plastique du Rire de la Méduse à la Bibliothèque Nationale de France (mai 2010) et au colloque de New York University, The Medusa’s Project (septembre 2010). J’adresse aussi ma gratitude à Judith Miller, coorganisatrice du colloque à New York University, et à François Nida, des Services Culturels de la BNF. Enfin, Abigail Solomon-Godeau, Mary Sabbatino, Hannah Adkins et Jo Anna Isaak ont facilité, avec une générosité admirable, mes démarches pour l’utilisation des œuvres de Nancy Spero. Je leur dis ici toute ma vive reconnaissance.
[1] Hélène Cixous, « Un effet d’épine rose », dans Le Rire de la Méduse et autres ironies, préface de Frédéric Regard, Paris, Galilée, 2010, p. 29. Les références au Rire renverront à cette édition.
[2] Traduit par Keith Cohen et Paula Cohen, le texte fut publié dans la revue féministe de l’Université de Chicago, Signs : Journal of Women in Culture and Society, vol. 1, n°4, 1976, pp. 875-893. Sous cette forme, il figura aussitôt dans de nombreuses anthologies, dont celle qui est la plus souvent citée : New French Feminisms, sous la direction d’Elaine Marks et Isabelle de Courtivron, Amherst, University of Massachusetts Press, 1980. L’essai en anglais se diffuse à présent par le biais des bouquets numériques dont disposent les bibliothèques et les centres de recherches.
[3] Le blog de Suzannah Jones introduit de longues réflexions sur l’essai d’H. Cixous, lu à travers l’œuvre plastique de Jackson Pollock, Rebecca Fortnum et la sienne, et de commentaires critiques sur la théorie artistique et la place des femmes dans l’art. Le site, placé sous le signe d’une inscription du souffle, interroge les rapports du corps et de l’esprit.
[4] Institute of Contemporary Arts. En anglais : « Provocative, anti-essentialist and an antecedent to the queer theory, the French writer and philosopher’s 1975 essay explores her theory of "writing the body" ». Le passage du Rire reproduit sur le site commence par : « Il est temps que la femme marque ses coups dans la langue écrite et orale » et finit par l’un des passages les plus célèbres et les plus controversés, que les artistes, quant à eux, ne lisent pas de manière essentialiste : « Toujours en elle subsiste au moins un peu du bon lait-de-mère. Elle écrit à l’encre blanche » (Le Rire de la Méduse et autres ironies, op. cit., pp. 46-48). En anglais, le jeu de mots sur l’expression violente « à l’arme blanche » ne passe pas la frontière linguistique.
[5] H. Cixous, « Dissidanses de Spero », Peinetures. Ecrits sur l’art, textes réunis et établis par Marta Segarra et Joana Masó, Paris, Hermann, 2010, pp. 57-70. En anglais, le beau texte d’H. Cixous est entrelacé aux images et figures de Nancy Spero. Voir « Spero’s Dissidances », catalogue de l’exposition Nancy Spero. Dissidances, sous la direction de Bartomeu Marí et Manuel J. Borga-Villel, Barcelone, Museu d’Art Contemporani, 2008, pp. 131-152.
[6] A ce propos, je renvoie aux analyses décapantes de Christine Détrez et Anne Simon, A leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006.
[7] H. Cixous, Le Rire de la Méduse et autres ironies, op. cit., p. 67.
[8] Pour toutes ces questions, je renvoie à l’excellente interprétation des rapports entre texte et performance que proposait la spécialiste des arts de la scène Pamela A. Turner : « Hélène Cixous : A Space between – Women and (Their) Language », dans Hélène Cixous. Critical Impressions, sous la direction de Lee A. Jacobus et Regina Barreca, Amsterdam, Gordon and Breach, 1999, pp. 187-200.
[9] H. Cixous, Le Rire de la Méduse et autres ironies, op. cit., p. 37.
[10] Ibid., p. 68.
[11] Je reprends la notion d’acte au texte récent d’Hélène Cixous – cité en exergue de cet essai –, sur les vols, les envols et le retour de sa Méduse, « Un effet d’épine rose », dans Le Rire de la Méduse et autres ironies, op. cit., p. 29 ; l’écriture comme acte apparaît à plusieurs reprises dans Le Rire de la Méduse, voir notamment pp. 45-46.
[12] Ibid., p. 29.