Parler avec la Méduse : Performativité du texte
et de l’image dans les productions artistiques
contemporaines de femmes

- Katerine Gagnon et Evelyne Ledoux-Beaugrand
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Fig. 1. H. Cixous, « Le rire de la Méduse »

Fig. 2. L. Auzoux, Anatomie de la Méduse soelentere
acalephae
, s. d.

(Re)voir Méduse

      En intitulant « Parler avec la Méduse » ce dossier consacré à la rencontre du texte et de l’image dans la création littéraire et artistique des femmes, nous marquons d’entrée de jeu une dette à l’égard de la pensée d’Hélène Cixous et, en particulier, de ses réécritures de la Gorgone. Nous insistons ici sur le pluriel car il y a plus d’une méduse dans l’œuvre de Cixous. Sa « première » Méduse a fait date. C’est sous son égide que Cixous invita, en 1975, à anticiper – c’est-à-dire à provoquer – l’advenue d’une « écriture féminine » dans le champ culturel, marqué par le « phallocentrisme » et sa « grande poigne » [1]. Pour annoncer « l’entrée fracassant dans l’Histoire » (RM, p. 43) de celles qui avaient été jusque là « les refoulées de la culture, les belles bouches barrées de bâillons (…), les écartées de la scène des héritages » (RM, p. 41), Cixous ressuscitait la mortelle Gorgô. Ce monstre associé à la laideur et à la mort devenait, « délivrée du mythe » [2] par son appel, la muse inattendue [3] des « nouvelles arrivantes » (RM, p. 53), la figure d’une « puissance féminine » (RM, p. 48) dorénavant inentamée par la « peur » et « les Persée tremblants » (RM, p. 47).
      Cette belle monstre du « Rire de la Méduse » est toutefois née d’un cri que Cixous ne répètera pas – « On ne crie qu’une fois en littérature. J’ai crié. Allons. Une bonne fois » [4], affirme-t-elle dans « Un effet d’épine de rose ». « [C]ette fille couronnée de langues » [5], cette « étrangère » [6] qui lui a fait faux bond pour aller vivre sa vie ailleurs, sur d’autres continents et en d’autres langues, n’est toutefois pas seule dans l’œuvre de Cixous. Comment pouvait-elle le rester, d’ailleurs ? « Elle, l’arrivante de toujours, elle ne reste pas, elle va partout, elle échange, elle est le désir-qui-donne », avait prophétisé l’écrivaine (RM, p. 53). Lui sont ainsi venues des sœurs dans d’autres textes qui ne tiennent peut-être plus du manifeste – une posture énonciative qui aura été exceptionnelle dans son œuvre –, mais ne lancent pas moins un appel à regarder ce que la culture nous dit être irregardable, à représenter, par des chemins de traverses s’il le faut, cela même qu’on nous dit être irreprésentable.
      C’est d’ailleurs en langue(s) étrangère(s) que Méduse ressuscite avec force sous la plume de Cixous, sous une forme plus animale et aqueuse que mythique. La « prodigue » et « revenante » [7] revient alors du futur, parce que Cixous, qui la rêvait dans l’anticipation en 1975, la retrouve trente ans plus tard à la fois indemne et différente dans une œuvre qui n’est d’ailleurs ni française ni littéraire. La belle et riante Gorgone se présente alors sous le nom Agua Viva, « c’est-à-dire méduse en brésilien » [8], du titre d’un livre de Clarice Lispector. L’artiste américaine Roni Horn place ce beau titre d’eau vive à la tête de son installation réalisée à partir des mots de Lispector traduits du portugais du Brésil vers l’anglais et inscrits, disposés en cercles ou en courbes, à même un sol de caoutchouc sur lequel les visiteurs sont invités à déambuler. Cette méduse laisse à sa sœur son rire révolutionnaire et tonitruant, cet éclat par lequel il lui faut « détruire, casser ; prévoir l’imprévu, projeter » (RM, p. 39) et ainsi inventer une « écriture neuve, insurgée qui (…) lui permettra d’effectuer les ruptures et les transformations indispensables dans son histoire » (RM, p. 43). Méduse eau vive ne crie pas, elle se meut plutôt comme l’eau coule. Passant entre les langues, « elle scintille autrement » (FV, p. 73) d’une langue à l’autre, dit quelque chose de semblable sans être cependant identique : « Voilà que je dis méduse, en français, qui dans la langue de Roni Horn s’appelle Medusa sur terre, mais dans l’eau jellyfish. Ce que je dis est encore autre chose. Dans la langue française, la méduse se souvient d’avoir été la Méduse grecque, celle qui après avoir terrassé mille guerriers d’un seul regard finira décapitée par Persée » (FV, p. 73).
      Ainsi, selon qu’elle se nomme Méduse, Medusa ou Agua Viva, « elle dit autre chose mais le secret parle toujours le même silence » (FV, p. 73). Est-ce à dire que « Agua Viva la méduse » (FV, p. 73) parle en silence ? La figure de méduse, que Cixous nous invite à revoir dans son dialogue avec l’écrivaine Clarice Lispector et l’artiste multidisciplinaire Roni Horn, enjoint dans tous les cas à se mouvoir comme elle entre les langues et, surtout, entre les sens, et à se tenir sur le seuil des paradoxes, là où il est en effet possible de parler en silence, de « fairevoir l’inaudible » [9] (FV, p. 83), de « toucher la parole (…) de la pétrir, la sculpter » (FV, p. 86), de « peindre l’intangible » (FV, p. 91) avec des mots, de toucher avec les yeux, « avec l’oreille, avec la voix, avec le silence » (FV, p. 103). Un peu comme sa sœur qui se rit de la culture phallologocentrique et développe une nouvelle économie des plaisirs sexuels dans laquelle « toutes les pulsions sont bonnes » (RM, p. 52), de sorte qu’elles ne doivent être ni hiérarchisées ni domestiquées, « Agua Viva Medusa » (FV, p. 74) invente une nouvelle économie des sens devenus, comme l’eau vive en mouvement, fluides, et peut-être même interchangeables.
      Il s’agit moins, en réalité, d’interchanger les sens, de les mettre l’un à la place de l’autre, que d’un déplacement et d’un brouillage des modes de déchiffrement, d’une rencontre inusitée entre eux de façon à faire voir le jamaisvu. Aussi le silence de cette Méduse n’est-il pas celui de sa mythique mère grecque. Devenue aqueuse, elle coule « sans arrêt et sans forme », puis « s’arrête dans une forme, et se discontinue, naît donne vie et meurt » (FV, p. 73) ; Méduse est une figure de l’intrication des différences, du désir et de la mort, de la promesse et de la menace, figure encore du dialogue infini des voix dans l’art. La méduse eau vive est alors celle qui pousse à créer et qui invite, à force de regards, d’images ou de mots, à « pourchasser l’invisible qui vit caché derrière la vie » (FV, p. 74) ou l’illisible derrière le lisible. C’est l’alliance entre ce que l’on peut entendre, lire, voir et même sentir et toucher qui est alors reconfigurée pour désigner la performativité du langage : voir l’intangible, entendre le jamais vu, toucher l’illisible sont désormais possibles.

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[1] H. Cixous, « Le Rire de la Méduse », dans L’Arc, n°61, 1975, p. 40. Les références à ce texte seront désormais signalées par l’abréviation RM suivie du folio.
[2] H. Cixous, « Un effet d’épine rose », dans Le Rire de la Méduse et autres ironies, Paris, Galilée, 2010, p. 29.
[3] Saluons au passage la création récente, par Andrea Oberhuber et Catherine Mavrikakis, d’une revue électronique consacrée aux figures mythologiques dans les arts et la littérature placée sous l’égide de Méduse en tant que muse inattendue : MuseMedusa.
[4] H. Cixous, « Un effet d’épine rose », op. cit., p. 28.
[5] Ibid., p. 29.
[6] Ibid., p. 30.
[7] Ibid, pp. 30 et 31.
[8] H. Cixous, « Faire voir le jamaisvu », dans Peinetures. Ecrits sur l’art, Paris, Hermann, « Savoir arts », 2010, p. 73. Les références à cette édition du texte seront désormais signalées par l’abréviation FV suivie du folio. « Faire voir le jamaisvu » a originellement paru dans R. Horn, Rings of  Lispector (Agua Viva), Londres / Göttingen, Hauser and Wirth / Steidl, 2005, pp. 9-46.
[9] L’expression exacte est « elle faitvoir l’inaudible ».