Les blessures de Mallock.
Reprise, réduction et amputation
dans A Humument de Tom Phillips

- Livio Belloï et Michel Delville
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résumé

Le présent essai s’inscrit dans le cadre d’un projet global visant à étudier, dans la moindre de ses inflexions, A Humument, l’œuvre magistrale de l’artiste anglais Tom Phillips [1]. Initié en 1966, ce livre d’artiste procède à une reprise et à un détournement systématique d’un ouvrage oublié et assez largement antérieur, un volumineux roman victorien intitulé A Human Document, publié en 1892 par un certain William H. Mallock [2].

La réappropriation à laquelle se livre Phillips s’avère singulière à plus d’un titre. Alors que d’autres œuvres obéissant à première vue au même procédé se contentent, en substance, de supprimer des mots au sein du texte-source [3], A Humument s’élabore, d’un bout à l’autre, sur le principe généralisé d’une suppression-adjonction. Du roman victorien originel, Phillips ne conserve bien souvent, page après page, que quelques mots, destinés à former un récit alternatif, une « histoire sœur » [4], mais l’auteur se livre moins, en la circonstance, à un effacement qu’à un recouvrement du texte-source. Sur chaque page du roman de Mallock, Phillips appose en effet divers éléments iconiques (simples crayonnages, dessins, collages, peinture, fragments photographiques, etc.) plus ou moins épais ou opaques, qui fonctionnent comme caches vis-à-vis du texte traité. Chaque page de A Humument imbrique de la sorte le verbal et le visuel et s’offre ainsi, tout ensemble, comme un fragment poétique et comme un tableautin, en vertu d’une profonde mutation générique (du robuste roman victorien au livre d’artiste contemporain) et d’une hybridation érigée en principe moteur de l’œuvre.

Avant d’aller plus loin, une remarque d’ordre méthodologique s’impose. Face à la complexité à la fois verbale et iconique des différentes planches qui composent A Humument, nous avons opté pour un parti pris assez élémentaire en termes de méthode : un parti pris qui, à première vue, peut sembler contraignant, mais qui, à l’usage, s’est révélé particulièrement fécond ; un parti pris qui consiste à étudier l’œuvre de Phillips, non pas dans son ensemble, d’un point de vue panoramique, mais bien page après page, à la faveur de micro-lectures successives.

Depuis peu, ce parti pris d’ordre méthodologique a trouvé à se complexifier. A cela, il est une raison purement factuelle : la fin de l’année 2016 a vu la parution de la sixième édition de A Humument, qui est aussi, comme le proclame la couverture de l’ouvrage, la version « finale ». Pourquoi « finale » ? A cet égard, il convient de rappeler la contrainte que Tom Phillips s’est d’entrée de jeu imposée. Chaque nouvelle version de A Humument devait comporter entre 10 et 15 pour cent (environ) de pages inédites. Phillips a toujours affirmé que l’œuvre connaîtrait son achèvement dès lors que chaque page du roman de Mallock aurait fait l’objet de deux réappropriations distinctes. C’est chose faite aujourd’hui avec cette sixième et ultime édition. A Phillips, il aura donc fallu pas moins de cinquante années de travail patient et minutieux pour mener à bien son projet.

 

Cet état de fait n’est pas sans incidence sur la tâche de l’analyste. Désormais, étudier une page de A Humument sur le mode de la lecture rapprochée, selon une démarche librement inspirée par les travaux de Daniel Arasse [5], revient en effet à prendre en considération non pas un, mais trois objets distincts, à savoir, tout d’abord, la page originale du roman de Mallock, c’est-à-dire le matériau-source, le texte-tuteur ; ensuite, la première réappropriation livrée par Tom Phillips, l’essai inaugural, la version provisoire ; et, en troisième lieu, la version finale, avec tout ce qu’elle peut comporter de nuances, de modulations ou de repentirs. Par voie de conséquence, depuis la parution de la version finale, toute lecture rapprochée de A Humument est en même temps – et forcément – une lecture comparée.

Sur chaque page du roman de Mallock, Tom Phillips s’est penché à au moins deux reprises. A l’occasion du présent article, nous allons, en toute conscience, lui emboîter le pas et revenir sur une page dont nous avons déjà analysé la première version [6]. En l’occurrence, nous allons nous intéresser de très près à la version finale de la page 315, emblématique des procédures de réappropriation mises en œuvre par Phillips et des éventuelles blessures engendrées par les manipulations diverses auxquelles est soumis le texte-source [7].

 

Le texte pulvérisé

 

En termes de composition, la structure générale à laquelle se règle la version finale de la page 315 se signale par deux modifications assez profondes. Alors que, sur la page 315 originelle, Phillips se contentait de déposer une sorte de voile transparent et en partie troué sur la prose de Mallock, cette dernière demeurant lisible de bout en bout, comme en filigrane, sur la version finale qui lui correspond, l’auteur choisit d’oblitérer plus massivement le texte-tuteur, selon des modalités sur lesquelles nous aurons à revenir. Autre changement notable : si la version première cultivait une certaine verticalité, s’adossant aux deux colonnes vertes dressées sur la gauche et à la colonne noire, plus épaisse, érigée sur la droite, la version finale se déploie quant à elle en fonction d’une horizontalité très marquée. Plus précisément, elle consiste en un feuilleté, en une superposition de quatre rectangles aux frontières clairement délimitées, notamment par les lignes blanches qui traversent horizontalement la page. De fait, cette page 315 s’ordonne à un schéma assez strictement géométrique : la zone supérieure et la zone médiane inférieure (i. e. les zones 1 et 3) occupent exactement et respectivement 3/10 de la hauteur de la page, alors que la zone médiane supérieure et la zone inférieure (i. e. les zones 2 et 4) doivent se contenter toutes deux d’un espace correspondant à 2/10 de la page.

A l’évidence, les zones 1 et 3 se répondent, tant elles relèvent du même procédé. Ce sont manifestement des zones de haute turbulence textuelle. En la circonstance, il semble que le matériau-source ait été déchiqueté, pulvérisé, réduit à l’état de miettes. Ces confettis textuels – probablement issus de cette page même du roman de Mallock, même s’il est impossible de l’affirmer à coup sûr – ont ensuite été recollés pêle-mêle les uns sur les autres, de telle sorte que le texte en vienne à se recouvrir de son propre matériau, dépecé et disséminé. 

 

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sommaire

[1] T. Phillips, A Humument. A Treated Victorian Novel, London, Thames & Hudson, 2016 (version finale). Sauf exception dûment mentionnée comme telle, nous nous référons, dans les pages qui suivent, à cette édition finale.
[2] W. H. Mallock, A Human Document, London, Chapman & Hall, 1892. Pour l’anecdote, c’est par hasard qu’un jour de novembre 1966, Tom Phillips, accompagné de son ami R. B. Kitaj, découvre un exemplaire du roman de Mallock dans un vaste entrepôt abritant des marchandises de seconde main. L’artiste fera l’acquisition de ce volume pour une bouchée de pain (« threepence »), tout en formant le pari d’en faire le vecteur d’un « projet à long terme » (« a serious long-term project »). Sur les modalités de cette rencontre fortuite, voir T. Phillips, « Notes on A Humument », Op. cit ., non paginé.
[3] A ce sujet, voir par exemple R. Johnson, Radi os [1981], Chicago, Flood Editions, 2005 (relecture par suppression du fameux Paradise Lost de John Milton) et M. Ruefle, A Little White Shadow, Seattle & New York, Wave Books, 2006.
[4] T. Phillips, A Humument, Op. cit., p. 7 : « scribe the story reveal a sister story ».
[5] D. Arasse, Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, « Champs », 1996 ; On n’y voit rien. Descriptions, Paris, Denoël, 2000.
[6] L. Belloï et M. Delville, « Oblitérations et mise en abyme dans A Humument de Tom Phillips », communication prononcée dans le cadre du colloque « Sonder l’abyme » (Université du Luxembourg, 16-17 janvier 2015), à paraître dans les Actes du colloque sous la direction de Gian Maria Tore et Tonia Raus.
[7] Rappelons ici que le texte-source et les deux versions proposées par Phillips sont consultables en ligne sur le site de Tom Phillips. Nous y renvoyons le lecteur.