Erwin Wurm :
les besognes de l’informe

- Charlotte Limonne
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Fig. 12. E. Wurm, Organisation of Love, 2007

Fig. 13. E. Wurm, Organisation of Love, 2007

Fig. 14. E. Wurm, Take your must loved
Philosophers
, 2002

Fig. 15. E. Wurm, Outdoor
Sculpture Cahors
, 1999

Déclasser, libérer

      Ainsi, je voudrais proposer que les One minute sculptures d’Erwin Wurm fassent partie des œuvres d’art que l’on peut définir comme appartenant pleinement au domaine de l’informe. Cela ne se voit pas du premier coup d’œil mais, en y réfléchissant bien, cela devient évident. Ces œuvres, bien que considérées par l’artiste comme des sculptures, sont en réalité, hors de toutes catégories. Elles font appel au dessin, à la photographie, à la performance et propose, au final, un mixte de tout cela (figs 12 et 13). Les One minute sculptures, comme leur titre l’indique, sont dépourvues de forme fixe, pérenne : en tant que dessin-instructions, elles n’existent pas encore, puis lorsque quelqu’un met en œuvre ces instructions, la sculpture ne prend forme qu’une petite minute avant de disparaître à nouveau. De plus, Erwin Wurm propose très fréquemment des postures qui font appel à l’équilibre, ou plutôt qui jouent entre l’équilibre précaire et le déséquilibre. D’un autre côté, prenant la forme d’une série photographique ou d’une vidéo, les One minute sculptures deviennent pulsations, battements [12], où seul émerge jusqu’à nous le moment décisif de l’événement, alors que l’avant et l’après restent occultés. Ce sont alors, comme les images saccadées d’un rêve, une succession de lapsus à travers lesquels surgit la « mémoire inconsciente » de notre société. Et, ces images en perpétuelle métamorphose, nous apparaissent au cœur même des objets les plus anodins de la vie quotidienne qui sont, en fait, les uniques accessoires que l’artiste utilise. Etonnamment, plus l’objet est commun et plus la situation provoquée par son déplacement paraît inattendue.
      L’artiste autrichien considère que le physique et le psychique sont étroitement liés. Et, si de nombreuses postures proposées aux visiteurs font appel à l’équilibre, elles sont également toutes pensées pour mettre à l’épreuve le mental des participants en les incitant à se placer, en public, dans des situations ridicules. L’objectif d’Erwin Wurm est, sans aucun doute, de forcer la personne à prendre conscience du regard des autres et de leur jugement (fig. 14), c’est-à-dire, finalement, de la pousser hors d’elle-même en lui faisant expérimenter des états physiques et émotionnels qu’elle n’avait jamais, ne serait-ce qu’imaginé atteindre. L’informe est alors le principal phénomène à l’œuvre. Cependant, ce phénomène est violent. Il détruit subitement nos repères pour mieux nous rendre réceptif à ce que nous vivons dans l’instant où nous nous trouvons dépossédés de notre apparence habituelle. Erwin Wurm écrit à ce propos :

Ce n’est pas l’objet ou sa forme particulière, son apparence, qui est intéressant, mais plutôt les processus en œuvre entre les choses et les gens, entre les acteurs et les spectateurs. Il est intéressant de noter que la plupart des gens ne réalisent pas [ma] pièce lorsqu’ils sont seuls. Quand vous êtes actif dans une [de mes] pièces, vous êtes très conscient de ceux qui vous regardent ; pour la plupart des personnes, c’est la principale sensation qu’elles éprouvent. Vous pouvez aimer ça, ou bien vous sentir embarrassé ; ceux qui observent peuvent rire, ou penser que vous êtes très cool et courageux, ou n’importante quelle autres combinaisons de pensées. Cependant, il y a toujours une interaction et c’est probablement toujours différent [13]

Cette analyse que l’artiste fait de son travail est, bien entendu, très juste, mais me semble insuffisante au regard de certaines de ses photographies, qui vont bien plus loin que les instructions des One minute sculptures. Les positions déconcertantes adoptées par les modèles pour les Indoors and outdoors sculptures (que l'artiste définie comme des Photographic sculptures) (fig. 15) ont clairement pour objectif de s’attaquer à l’intégrité de la forme du corps, mais aussi, au regard objectif qui privilégie l’apparence sur le ressenti. Il semble plutôt qu’Erwin Wurm mette en action le phénomène de métamorphose décrit par Georges Bataille, dans un article publié au sein du même numéro de la revue Document que sa définition de « l’Informe » :

On peut définir l’obsession de la métamorphose comme un besoin violent (…) excitant un homme à se départir tout à coup des gestes et des attitudes exigées par la nature humaine : par exemple un homme au milieu des autres, dans un appartement, se jette à plat ventre et va manger la pâtée du chien. Il y a ainsi, en chaque homme, un animal enfermé dans une prison, comme un forçat, et il y a une porte, et si on entr’ouvre la porte, l’animal se rue dehors comme le forçat trouvant l’issue […] [14].

Mais est-ce bien un animal pris en nous ? N’est-ce pas aussi le désir irrépressible de devenir objet ? ou encore, le désir délirant d’un devenir s’attachant à tout et n’importe quoi ? C’est ce que nous incite à penser les œuvres d’Erwin Wurm. Les vêtements déformés, présents dans de très nombreuses œuvres, sont le signe tangible de ce besoin irrépressible de sortir de la forme qui nous est imposée, pour atteindre la liberté de l’informe. De même, malgré la rigueur des énoncées des One minute sculptures, s’ouvre la possibilité de l’indescriptible.

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[12] Voir Y.-A. Bois et R. Krauss, « Inconscient », dans L’Informe : Mode d’emploi, op. cit., pp. 98-99.
[13] « It is not the object or its individual form of appearance which is of interest, but rather the processes which happen between the things and the people, between the actor and the viewer. It’s worth noting that most people don’t do the pieces when they’re alone. When you are acting in a piece you are very aware of those watching you; for most people it is the primary sensation they experience. You may like it, or you may feel embarrassed; those watching may laugh, or think you’re very cool and brave, or any combination of thoughts. There is always an interaction, however, and it is probably always different. », E. Wurm, dans Erwin Wurm : The artist who swallowed the world, op. cit., p. 119.
[14] G. Bataille, « Métamorphose, 3. Animaux sauvages », Documents, op. cit., pp. 333-334 ; cité par G. Didi-Huberman, Ninfa moderna : Essai sur le drapé tombé, Paris, Gallimard, « Art et artistes », 2002, p. 109.