La mémoire fossile
de l’image informe

(à partir de l’ensemble de
dessins Lambeaux, 2013)
- Anne Dietrich
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Fig. 4. Fr. Bacon, Triptyque, Etudes du corps humain, 1970

Fig. 5. Cl. Trotignon, La Relève
des sécantes
, 2015

      Ainsi, l’ouverture a lieu tant dans l’amorce de l’acte de création, qu’au niveau de la forme en devenir. En ce sens, les zones de réserves des Lambeaux semblent pouvoir être à la fois des formes ancrées dans le passé (on pourrait alors les qualifier de virtuelles) et des espaces présentant la possibilité d’une ouverture. Les réserves sont alors en puissance, élancées vers l’avenir. Nous allons tenter d’affiner la réflexion, en revenant sur l’empreinte afin d’envisager sa temporalité. Car celle-ci pourrait déterminer la temporalité des zones restées vierges, et donc en permettre une meilleure définition.

D’une suspension formelle à une suspension spatio-temporelle : la mémoire fossile

      Si les réserves sont des zones en puissance, elles semblent pouvoir être les espaces privilégiés pour l’émancipation d’une forme dont le processus de développement serait arrêté, suspendu. D’un point de vue temporel, la suspension désigne un arrêt, une trêve, un répit. D’un point de vue spatial, elle est l’élévation et la mise en équilibre dans l’espace. Dès lors, une suspension formelle peut-elle se situer sur ces deux niveaux ? La suspension spatiale semble assez facile à concevoir. Dans cette perspective, la forme est comme flottante dans l’espace. Penser une suspension temporelle suppose que la forme soit conçue comme un objet qui s’ancre dans une temporalité.
      Dans la série des Lambeaux, les images-traces informes se métamorphosent d’un dessin à l’autre, tout en maintenant un double isolement de la figure. D’une part, la masse isolée sur le fond blanc est coupée de tout contexte : elle est abstraite au sens deleuzien [22] ; d’autre part, remarquons que dans la majorité des cas, elle se trouve au centre de la feuille et ne s’échappe vers le bord que dans de rares exceptions. La présence d’une marge blanche renforce la sensation d’isolement et la perte de repères spatiaux. Parfois, une barre traverse l’empreinte des Lambeaux en ligne droite. De manière comparable à la courbe dans certaines peintures de Francis Bacon, comme le Triptyque, Etude du corps humain (fig. 4), cette ligne assoit la figure dans l’espace et sert à stabiliser l’image. Elle se caractérise par une précision de contour et de forme, évoquant une fixité qui semble contredire le mouvement de l’empreinte plus imprécise. La barre droite qui la traverse parfois n’ajoute pas de référence à un lieu particulier, mais elle ancre l’empreinte dans une impression de temporalité plus figée, comme si elle venait la frapper d’immobilité, à la manière des barres du dessin des Relèves sécantes (2015) de la jeune artiste Claire Trotignon (fig. 5). Ainsi, les taches abstraites, rejointes ou non par des lignes, donnent l’impression d’être suspendues. L’empreinte est paradoxale ; elle évoque à la fois l’instant de l’effleurement de la feuille par le tissu pris dans un mouvement, et la saisie de ce moment, figé, gelé sur la feuille. Les formes gelées, saisies en plein vol, amènent à penser un temps qui serait, lui aussi, flottant.
      La question de la temporalité conduit également à s’interroger sur la mémoire métaphorique dont peut témoigner l’empreinte, comme le relèvent les théories anciennes de la mémoire d’Aristote et Platon, qui lient mémoire et empreinte de manière intrinsèque. Platon propose en effet dans le Théétète la métaphore du sceau et de la cire pour expliquer le fonctionnement de la mémoire : l’événement vient marquer de son empreinte la cire de l’âme. L’empreinte est alors la mémoire d’un objet qui s’est posé sur la matière. A partir des Lambeaux, nous avons envisagé un temps gelé, qui est celui de la suspension. Qu’est-ce que cela implique pour la mémoire ? Platon évoque le cas où l’empreinte dans la cire n’est pas assez profonde parce que la cire (à comprendre comme « le cœur » [23] ou l’âme) était trop dure, rendant l’empreinte mnésique incomplète. Il explique que les personnes au cœur trop dur, n’ayant pas pu enregistrer correctement l’empreinte, présentent des défauts de mémoire. Dans le cas des Lambeaux, il s’agit de considérer l’aspect non-abouti des empreintes, qui pourrait donner lieu à des associations et opinions fausses, comme l’explique Platon. Mais demandons-nous de quoi les empreintes sont-elles la mémoire. Les Lambeaux sont-ils des souvenirs d’un lieu déserté, ou constituent-ils seulement des ébauches de traces mnésiques ? La suspension et l’abstraction de la tache amènent à envisager une suspension temporelle à l’intérieur de l’acte même de mémorisation. Celui-ci semble s’être arrêté en plein développement. La mémoire est ainsi comme avortée. Ou plutôt interrompue, gelée. Car le gel suppose la possibilité d’un dégel, contrairement à l’avortement, irréversible. En conclusion, la mémoire serait donc encore en formation dans les Lambeaux, ne constituant qu’une ébauche, une première trace faisant image, que l’on peut nommer l’image-trace. En définitive, l’empreinte de l’image-trace s’assimile à une trame, dans laquelle une future mémoire pourrait prendre place. Elle est un premier jet, un cadre figé, fossilisé, constituant une matrice pour le développement d’une mémoire potentielle. En ce sens, les zones de réserve sont à penser comme des vides emplis de la potentialité d’une actualisation, qui prendrait place dans la trame de mémoire figée, la mémoire fossile.

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[22] Voir G. Deleuze, Francis Bacon, Logique de la sensation, [1981, La Différence], Paris, Seuil, 2002.
[23] Platon, Théétète, 194e, [traduction Emile Chambry, 1967], traduction Michel Narcy, Paris, Garnier Flammarion, 1994, p. 258.