Pierre Bettencourt éditeur de livres
graphiques (1940-1961)

- Sophie Lesiewicz
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résumé

      Jean-Jacques Pauvert décrivait le parcours de Pierre Bettencourt comme l’« une des plus originales aventures éditoriales de notre époque, totalement marginale et indépendante » [1]. Cette étude se  propose d’en explorer une partie, l’autoédition, de 1940 à 1961, en analysant son entreprise systématique de mise en jeu du livre, de la mystification au détournement des lieux clefs de l’objet éditorial, pour ensuite se concentrer sur la part « graphique » de cette production.
      Les livres de Pierre Bettencourt sont des livres de création sur bien des plans. Ils sont riches d’une dimension plastique par leurs couvertures, souvent auto-illustrées et ornées de gaufrages, ainsi que par la ponctuation du texte par des dessins de l’auteur, dont le tracé curviligne épouse l’érotisme débridé. Ils peuvent mettre en œuvre des dispositifs variés : le Braille pour voyants de Trois petits tours [2] où la typographie blanche est estampée en creux à froid, la lecture avec rotation à 180° [3], le pliage [4], etc. Mais ils se caractérisent surtout par l’iconicité scripturale, à bien des égards inédite, que revêtent leurs pages. Il s’agira donc d’étudier cette mise en page qui fait image, en suivant la progression du lisible vers le visible jusqu’aux cas où le texte visuel s’approprie les pouvoirs de l’image voire les excède.

Pierre Bettencourt à grands traits

      Pierre Bettencourt était un homme de lettres et d’images qui a publié poèmes, récits, fables ou aphorismes à partir de 1940 et inventé en 1954 une peinture-sculpture. De 1940 à 1961, il devint aussi le mystérieux éditeur-imprimeur de « Saint-Maurice-d’Etelan », dont la production confidentielle est distillée par des libraires d’initiés, Adrienne Monnier, Pierre Berès ou Jean Bélias.
      Issu d’une famille de militaires et de juristes, Bettencourt « appréhende le monde (…) par sa formation classique et catholique dont il s’attache à s’affranchir avec le style et la morale qui l’ont formé » [5]. Il découvre la littérature contemporaine et les avant-gardes durant les années qui précèdent la guerre, à Paris, alors qu’il occupait un emploi administratif. Son assiduité allait plutôt à la fréquentation de la Bibliothèque nationale, se consacrant à une étude des revues d’avant-garde pendant la période comprise entre 1880 et 1930 [6]. Farouche individualiste, Bettencourt ne sera d’aucun mouvement littéraire ou artistique mais innervera son œuvre d’une tension entre inquiétude métaphysique « de Dieu, de cette “présence encombrante qui ne se peut nier” » [7] et « liberté de croire, de respecter et transgresser la morale, liberté des conflits intérieurs » [8]. L’autre composante forte de l’univers de Pierre Bettencourt réside dans l’angoisse du rapport homme-femme et dans un érotisme noir et violent que Pieyre de Mandiargues interprétait comme « un mépris de la chair, qui rejoindrait l’ascétisme au moins, sinon le puritanisme » [9]. Un troisième trait donne à son œuvre littéraire son extrême particularité oxymorique de « facétie sérieuse » [10], l’« immuable adolescence qui le décale du monde pressé contemporain mais lui confère une permanence » [11].
      Son ami André Berge a fort bien décrit son style :

C’est donc qu’il y a un style Pierre Bettencourt ceci est un incontestable éloge. C’est un curieux style, très personnel, (…) amusant, farci de petites trouvailles avec un côté gentiment fumiste : l’auteur se fiche de vous, de lui-même, des usages et des institutions ; et en même temps, il vous donne le sentiment que tout de même au fond, il aime et – j’allais dire – respecte assez tout cela [12].

      Pierre Bettencourt est un auteur et éditeur confidentiel mais point maudit puisqu’il jouit de la reconnaissance de ses pairs, notamment de ses « vrais parents » [13] que sont Paulhan et Michaux. Il est surtout et volontairement insaisissable [14], pratiquant voire brouillant ensemble plusieurs genres littéraires ; se tenant loin de la capitale ; enfin usant et abusant du « travestissement pseudonyme » [15]. Ceci dans un désir de liberté, « cultiver l’anonymat, qui ne permet pas de capitaliser sur un nom le bénéfice d’une œuvre, et vous amène à repartir chaque fois d’un pied léger comme si c’était votre premier livre » [16] et de retrait philosophique : « Ce que nous écrivons nous appartient si peu » [17].

Les éditions [Pierre Bettencourt]

      Pierre Bettencourt s’est fait auteur et éditeur dans un même geste, en 1940, à 23 ans : dès son retour en Normandie, il fait l’acquisition d’une presse typographique. Il édite 59 ouvrages dont il est l’auteur de 1940 à 1982 et 25 titres d’autres auteurs [18], de 1939 à 1963 [19]. Il s’agit donc d’une entreprise d’autoédition avant tout [20], écriture et conception de la chose imprimée étant les deux faces indissociables de l’acte créateur de l’écrivain. Une troisième composante s’ajoute rapidement, la fabrication du livre. Il achète en effet une presse en 1941, sur laquelle il apprendra seul la typographie, et devient imprimeur dès le troisième ouvrage, en 1942. « Pour Pierre Bettencourt la pratique du verbe et celle de la typographie étaient liées. » [21]
      Il cessera ses activités d’imprimeur en 1961, date de son départ de Saint-Maurice-d’Etelan pour Stigny. La presse ne sera pas déménagée. Sortent de sa presse 65 ouvrages de 1942 à 1961 dont 42 titres de lui. Cette étude se concentre sur ces 42 ouvrages dont il maîtrise la totalité de la chaîne de création, à deux exceptions près [22]. L’entreprise de microédition procède quasi naturellement du tirage restreint. Celui-ci est majoritairement compris entre 100 et 150 exemplaires. Les ouvrages de Pierre Bettencourt sont très prisés des bibliophiles, bien que ce dernier ait modérément usé des signes extérieurs de bibliophilie. Si la justification fait toujours l’objet d’un détournement, d’une parodie de colophon, dans un tiers des cas, il n’y a aucune mention de tirage et des papiers. Ceux-ci ne font pas l’objet d’une recherche particulière. Il s’agit presqu’exclusivement d’Arches ou de vélin d’Arches. On relèvera seulement un usage de Japon et un de pur fil des Marais. Enfin la déclinaison des papiers en fonction de la justification est absente de sa pratique éditoriale.

La mise en jeu du livre

« Comment, d’ailleurs, parler d’une œuvre à propos de mes livres ? Ce sont des objets poétiques (…). D’où la nécessité de fabriquer des anti-livres, de multiplier les facéties » [23]

      L’espace du livre en ses plus petits recoins est mis en jeu par Pierre Bettencourt, dans le fond comme dans la forme : mention de l’auteur, de l’édition, justification et achevé d’imprimer, page de titre, table des matières, épigraphe, dédicace, etc., l’attention du lecteur comme son regard, sont sans cesse provoqués par le détournement des codes du livre et de la mise en page : « […] il entend secouer cette donnée trop souvent affadie qu’est le livre et n’a de cesse de s’être pris de querelle avec toute idée reçue quant à la réalité livre, tout comme, ayant mis à mal cette pauvre idée, il peut enfin goûter, par-delà toute provocation, sa patiente recherche et savourer la trouvaille qui n’a pas manqué d’en résulter » [24].

      Jeux sur les mentions de responsabilité

      Pierre Bettencourt joue d’abord à se cacher de son lecteur en alternant la publication sous pseudonyme (dix livres), sous couvert de l’anonymat (quatorze titres), et sous signature (dix-neuf titres dont deux signés avec ses seules initiales et un où le nom est imprimé tête en bas…). Les pseudonymes sont très variés : Robert de Saint-Loup et S. Hladky ; « par un auteur français… », Maurice d’Etelan, Lilian White, « par un prince persan », Dominique Savio, Terentianus Maurus, Jean Sadinet, « un homme de qualité », « un exégète normand », Lou-Kiang-Tseu. Il n’y a par ailleurs aucune véritable marque d’éditeur « Pierre Bettencourt ». On relève de rares cas de mention explicites « chez l’auteur » ou « chez Pierre Bettencourt ».
      Comparativement, il y a plus de marques d’éditeur fictives (Editions Spes, Editions Solstices, Gallimard, Pour le compte de la SNCF, « Editions de la Main droite », « I.N.R.I. » [25], « Entre 4 yeux »). Parfois un lieu seul fait office de mention d’édition, réel (Saint-Maurice-d’Etelan, en Normandie) ou fictif (A l’intérieur des terres, Paris, Imprimé dans Vénus). Mais dans la majorité des cas, on ne trouve ni nom d’éditeur, ni lieu d’édition. Concernant la marque d’imprimeur, on relève deux mentions explicites, dans les deux premiers titres imprimés par ses soins : « C’est Pierre Bettencourt qui a imprimé cela pour vous », « Achevé d’imprimer (…) sur la presse de Pierre Bettencourt ». Dans le quatrième livre apparaît la mention de « presse de l’auteur » [26], que l’on retrouvera encore quatre fois.

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sommaire

[1] Y. Robert, « Avant-propos », dans P. Bettencourt, Les Désordres de la mémoire, Bibliothèque municipale de Rouen, 1998, p. 7.
[2] Trois petits tours, anonyme, imprimé dans Vénus, Saint-Maurice d’Etelan, P. Bettencourt, 1947.
[3] « L’homme marche sur son plafond » dans L’Œil nu, anonyme, « imprimé en Finlande », « Editions de la Main droite », Saint-Maurice-d’Etelan, P. Bettencourt, 1945.
[4] « Ne pas couper », dans L’Homme dispose, anonyme, Saint-Maurice-d’Etelan, P. Bettencourt, 1944.
[5] R. Sorin, Produits d’entretiens, Bordeaux, Finitude, 2005, p. 33.
[6] F. Choay, Pierre Bettencourt, catalogue de l’exposition du Centre d’art contemporain au château de Tanlay, Yonne, Centre d’art contemporain, 1991, p. 51.
[7] M. Dubos, « Un nouveau fabuliste », dans P. Bettencourt, Les Désordres de la mémoire, op. cit., p. 39.
[8] Ibid., p. 41.
[9] A. Pieyre de Mandiargues, « Les Hauts-reliefs de Pierre Bettencourt », Pierre Bettencourt, catalogue de l’exposition du Centre d’art contemporain au château de Tanlay, op. cit., p. 63.
[10] Y. Peyré, « Imprimer son souffle », L’Ire des vents, n° 9/10, 1984, Châteauroux, p. 174.
[11] M. Dubos, op. cit., p. 41.
[12] A. Berge, cité dans Les Désordres de la mémoire, op. cit., p. 51.
[13] R. Sorin, op. cit., p. 33.
[14] « Gardez-vous donc de me découvrir, de me mettre à une place bien définitive », Ibid., p. 32.
[15] A. Garric, « Les fables de Bettencourt », Libération, 28-29 mars 1987 (consulté le 8 décembre 2016).
[16] R. Sorin, op. cit., p. 32.
[17] Ibid.
[18] Dans l’ordre chronologique : Henri Michaux, Marcel Béalu, André Fayol, Apollinaire, Jean Ferry, Antonin Artaud, Jean Paulhan, André Gide, Malcolm de Chazal, Francis Ponge, Jean Dubuffet, André Martel, Marcel Jouhandeau, William Saroyan, Bernard Collin, Monique Apple.
[19] Voir C. Tiévant, « Bibliographie », Pierre Bettencourt, catalogue de l’exposition du Centre d’art contemporain au château de Tanlay, op. cit., pp. 161-197, et M. Imbert, Nomenclature des livres et plaquettes publiées ou éditées par Pierre Bettencourt, P. Bettencourt et M. Imbert, 2004.
[20] Il a par ailleurs publié 44 titres chez d’autres éditeurs.
[21] F. Choay, op. cit., p. 51.
[22] Deux ouvrages, Mille morts, en 1960, De l’espace, en 1961, sont soit composés par Pierre Bettencourt et tirés à l’imprimerie Union ou bien composés en monotype par Union et imprimés par lui, nous n’avons pu le déterminer.
[23] R. Sorin, op. cit., p. 33.
[24] Y. Peyré, op. cit., pp. 174-175.
[25] « Institut national de recherche irrationnelle » et non Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm.
[26] « Achevées d’imprimer aux frais de la princesse sur la presse de l’auteur. »