Heur(t)s et métamorphoses d’un phénix :
le livre de création dans LivrEsC
 [1]
- Hélène Campaignolle-Catel
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résumé

Fig. 1. Occurrences statistiques de quelques expressions en français liées au livre de création, proposées dans l’outil N-Gram Viewer de Google books pour la période située entre 1870 et 2000.

Fig. 2. Occurrences statistiques de quelques expressions en anglais liées au livre de création, proposées dans l’ outil N-Gram Viewer de Google books pour la période située entre 1870 et 2000.

      L’époque située entre la publication du Corbeau de Mallarmé en 1875 et la pré-originale du Coup de dés en 1897 présente des similitudes intéressantes avec la période actuelle : l’inquiétude face aux nouveaux modes de production du texte et de l’image, le développement des médias écrits comme le journal et des inventions techniques récentes (cinématographe, photographie), font surgir les premières prédictions de fin du livre [2] et les tentatives fin-de-siècle de restaurer une aura menacée. L’ère qui s’ouvre après Mallarmé voit les explorations successives menées par les éditeurs, peintres, graveurs, typographes et poètes, pour penser et réinventer la « physique » d’un support dont nous assistons aujourd’hui aux derniers soubresauts en tant qu’objet de papier. Notre contribution abordera l’évolution de cet objet singulier qu’est le livre de création à partir d’exemples issus de la Bibliothèque numérique LivrEsC [3], et selon trois perspectives montrant non seulement la complexité de l’objet mais aussi la difficulté pour nous à le définir entre mutations présentes et liens avec le passé : la confrontation des classifications critiques contemporaines avec la dynamique plurielle des filiations du livre ; le rappel des facteurs économiques, techniques, esthétiques et culturels qui ont fragilisé cette production marginale mais contribué aussi à façonner une identité feuilletée et en mouvement ; la mise en valeur de quelques tendances formelles de ce tournant du siècle qui lient les recherches contemporaines à celles de la fin du XIXe siècle [4].

Cacophonies critiques, pluralités poétiques

      Léguée en 1929 par le couturier mécène Jacques Doucet (1853-1929), la BLJD [5] possède un fonds important d’œuvres du symbolisme et des avant-gardes (1910-1920), enrichi par les apports réguliers de la production bibliophilique du XXe siècle [6]. La bibliothèque numérique LivrEsC (Livre Espace de Création), conçue entre 2011 et 2015, repose sur un corpus d’un peu moins de 140 ouvrages sélectionnés au cours d’un séminaire de recherche quadriennal [7] en concertation avec des chercheurs, auteurs, artistes, éditeurs, typographes, et des témoins de la production du livre. Ce travail d’équipe co-piloté avec Sophie Lesiewicz a pu s’appuyer sur de nombreuses études antérieures sur le champ de la création dans le livre. Les conservateurs français avaient déjà produit des ouvrages de référence à partir des collections dont ils étaient curateurs : ainsi de F. Chapon et Y. Peyré, anciens directeurs de la BLJD, ou d’A. Coron, directeur de la Réserve des livres rares de Bibliothèque nationale de France de 1993 à 2014 [8]. D’autres responsables de conservation en France et ailleurs avaient aussi proposé des catalogues commentés de leurs collections offrant un point de vue extérieur ou frontalier, comme Voix et visions [9] valorisant les ouvrages français rassemblés par L. J. Koopman (1887-1968), ingénieur néerlandais bibliophile dont la collection a été accueillie et développée par la Bibliothèque Koninklijke. Le Livre libre présentant une « sorte d’anthologie des beaux livres de Suisse romande au XXe siècle ». Six Siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste, sous la direction de P. Fulacher, offrant une vision panoramique du livre français [10]. D’autres études consultables concernaient un sous-ensemble plus délimité de la création dans le livre : le « livre surréaliste » [11], le « livre d’artiste » de 1960 à 1980 [12] ; le « livre pauvre » [13], ou les « livres animés » [14]. Ajoutons d’autres sources plus hétérogènes mais utiles elles aussi : études de synthèse parues sous formes d’articles ou d’essais [15], livres publiés outre-atlantique [16], bibliographies sur le livre [17], sources éditoriales dispersées (catalogues d’expositions, catalogues raisonnés, monographies d’auteurs, etc.). Cette bibliographie n’a cessé de s’enrichir comme le montre le récent ouvrage de P. Van Capelleveen consacré à la période 2000-2015 : Artists and the Others [18].
      Cette profusion d’études critiques a indirectement constitué un obstacle majeur au classement des ouvrages numérisés du projet LivrEsC [19] : les termes livre illustré, livre de peintre, livre de dialogue, livre d’artiste, livre-objet, livre de création venus s’ajouter au XXe siècle à des expressions plus anciennes tels que livres d’amateurs, de bibliophilie, de luxe, de qualité, d’art, à frontispice, à figures, etc., ont créé un sol fragmenté et incertain. A ce foisonnement français [20] correspondait une apparente pluralité dans le domaine anglophone : relevons à la suite d’A. Oberhuber, les termes récents bookwork, artists’ book, bookform, book as form, bookness, etc. [21], venus compléter les plus anciens illustrated books and fine (press) book [22]. On obtiendra une idée de ce paysage lexical et de son évolution en consultant la distribution statistique des expressions employées en français et en anglais telle que la propose l’outil N-Gram entre 1870 et 2000 (figs. 1 et 2).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La comparaison entre ces deux courbes appelle – avec la prudence qui s’impose – deux remarques : en premier, le champ français use au XXe siècle de termes multiples (livre illustré, livre d’art, livre de luxe, livre d’artiste) tandis que le champ anglais emploie surtout les expressions illustrated book et fine book ; en second, l’expression livre d’artiste semblait s’être rapidement imposée en France sur la période 1980-2000, phénomène en partie réalisé au détriment de livre de luxe dont l’emploi s’était tassé depuis 1930. Mais les passages d’expressions d’une langue à l’autre engagent d’autres ambiguïtés que l’outil N-Gram ne peut traduire. En effet, l’emploi de l’expression « livre d’artiste » par A. Moeglin-Delcroix (1997 [23]) a diffusé en France un sens restrictif dont on retrouve l’essentiel dans la « bibliographie de référence de la BNF » datée de 2012. L’auteur y distingue le genre du « livre d’artiste » issu de l’« artist book » de la totalité des « traditions » précédentes :

En rupture avec la tradition bibliophilique du « livre illustré ou du « livre de peintre », dans lesquels un artiste associe ses gravures au texte d’un écrivain, le « livre d’artiste » a pour seul auteur un artiste et se présente comme un livre d’apparence ordinaire, de format modeste, imprimé à l’aide de techniques contemporaines, en édition la plupart du temps non limitée.

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sommaire

[1] Cette contribution développe un article paru en 2015 dans M. Simon-Oikawa (dir.), Shi to imêji – Mararume ikô no tekusuto to imêji [Poésie et image en France depuis Mallarmé], Tokyo, Suiseisha, 2015, pp. 47‑70, lui-même issu d’une conférence donnée à l’Université de Tokyo en 2013.
[2] O. Uzanne et A. Robida, Contes pour les bibliophiles, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1895.
[3] Mené dans le cadre d’une collaboration entre la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet et l’Université Paris 3 initiée au sein du programme ANR LEC, le projet consistait à concevoir une bibliothèque numérique sur la création dans le livre, de Mallarmé jusqu’à nos jours à partir des fonds de la BLJD.
[4] F. Chapon fait débuter son étude sur les rapports du peintre et du livre en 1870 (Le Peintre et le livre : l’âge d’or du livre illustré en France, 1870-1970, Flammarion, 1987). L. Monod couvre la période de 1875 à 1975 (Manuel de l’amateur de livres illustrés modernes, 1895-1975, Ed. Ides et Calendes, Neuchâtel, 1992). De même, Y. Peyré (Peinture et Poésie : le dialogue par le livre (1874-1970), Gallimard, 2001). L’anthologie du Livre libre couvre la période 1883-2010 : F. Pajak (dir.), Le Livre libre : essai sur le livre d’artiste, Buchet-Chastel, 2010.
[5] M. Collot, Y. Peyré et M. Vassevière (dir.), La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet : archive de la modernité, Paris, Editions des Cendres, 2007, 475 p.
[6] Le catalogue de la BLJD est consultable ici.
[7] Séminaire de recherche « Livre / Poésie : une histoire en pratique(s) » organisé par H. Campaignolle-Catel, S. Lesiewicz et G. Théval. Voir le site projet.
[8] A. Coron et G. Le Rider, Le Livre et l’artiste : tendances du livre illustré français, 1967-1976, Bibliothèque nationale, Paris, 1977. Mais surtout : A. Coron, « Livres de luxe », dans H.-J. Martin, R. Chartier, J.-P. Vivet (dir.) Histoire de l’édition française : Le livre concurrencé, 1900-1950, Promodis, 1983, pp. 425‑463 ; A. Coron, « Du ‟livre à gravures” au ‟Livre d’artiste”  : illustration et bibliophilie du XVIIIe au XXe siècle », dans A. Israël, Livres d’art  : histoire et techniques, Editions des catalogues raisonnés, Bibliothèque  cantonale et universitaire, 1994, pp. 42‑96.
[9] P. Van Capelleveen, Voix et visions. La collection Koopman et l’art du livre français, Zwolle, Waanders Ed., 2009.
[10] P. Fulacher, Six siècles d’art du livre : De L’incunable au livre d’artiste, Citadelles-Mazenod, Musée des lettres et des manuscrits, 2012.
[11] R. Riese Hubert, Surrealism and the Book, Berkeley, Calif., Etats-Unis, Royaume-Uni, 1988.
[12] A. Mœglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste (1960-1980), Jean-Michel Place/Bibliothèque nationale de France, 1997 ; Livres d’artistes. L’invention d’un genre 1960-1980, Bnf, Cahiers d’une exposition, 1997.
[13] D. Leuwers, Le Livre pauvre, Tarabuste, 2003 ; Livre pauvre/Livre riche, Somogy, 2006 ; Les très riches heures du livre pauvre, Gallimard, 2011.
[14] G. Pelachaud et M. Sicard, Livres animés : du papier au numérique, Paris, L’Harmattan, 2011.
[15] P. Berès, « Le Mythe du livre de peintre », Bulletin du bibliophile, 2 (1989), pp. 347-367 ; H. Maldiney, L’Espace du livre, Crest, la Sétérée, 1990 ; B. Blistène (dir.), Poésure et Peintrie D’un art l’autre, Musée de Marseille, Réunion des Musées Nationaux, 1993 ; A.-M. Christin, « Poésie visuelle et livres de peintres » dans Histoire de l’écriture de l’idéogramme au multimédia, Paris, Flammarion, 2001, pp. 377-382 ; E. Adamowicz, « Etat présent. The Livre d’Artiste in Twentieth Century France », French Studies, vol. LXIII, n° 2, 2009, pp. 189-198 ; A. Oberhuber, « Livre surréaliste et livre d’artiste mis en jeu », Mélusine, n° 32, 2012, pp. 9-30 ; S. Lesiewicz, « Les éditeurs de livres graphiques, un panorama, 1875-2014 », dans I. Chol, B. Mathios, S. Linares (dir.), LiVres de pOésie Jeux d’eSpace, Champion, 2016, pp. 255-279.
[16] R. Riese Hubert et J. David Hubert, The Cutting Edge of Reading: Artists’Books, New York, Etats-Unis, Granary Books, 1999. J. Drucker, The Century of Artists’ Books, New York, Etats-Unis, Granary Books, 2004.
[17] L. Monod, Manuel de l’amateur de livres illustrés modernes, op. cit, et P. Fouché, D. Péchoin et Ph. Schuwer (dir.), Dictionnaire encyclopédique du livre, Paris, Ed. du Cercle de la Librairie, 2002.
[18] P. Van Capelleveen, Artists & Others. The Imaginative French Book in the 21st Century, Koopman Collection, National Library of the Netherlands, Vantilt Publishers, 2016.
[19] Une journée d’études a été consacrée à ce sujet en décembre 2014 : voir la page.
[20] E. Adamowicz, art. cit., pp. 189-198.
[21] A. Oberhuber, art. cit.
[22] L’expression fine book ou fine press book, « livre imprimé en beaux caractères » relève de la sphère sémantique des expressions fine print, fine arts [les beaux-arts].
[23] A. Moeglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste : 1960-1980 une introduction à l’art contemporain, nouvelle éd. revue et augmentée, Marseille, Paris, Le Mot et le reste, Bibliothèque nationale de France [1997] 2011.