La critique d’art de Joris-Karl Huysmans.
Esthétique, poétique, idéologie 
[1]
- Aude Jeannerod
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Paul Cardon, dit Dornac, Huysmans dans son cabinet de travail
au 11 rue de Sèvres, à Paris

© Archives Larousse / Giraudon / The Bridgeman Art Library

      Jamais une thèse n’avait été consacrée à la critique d’art de Joris-Karl Huysmans. Si celle-ci a été jusque là négligée, c’est que les textes qui la constituent sont encore mal connus : n’ayant pas tous été réédités, ils demeurent difficiles d’accès, consultables essentiellement à la Bibliothèque nationale de France ou à la Bibliothèque royale de Belgique [2]. Lorsqu’elle s’est intéressée aux opinions exprimées par Huysmans au sujet de l’art, la critique a donc mis l’accent sur les recueils – L’Art moderne (1883), Certains (1889) et Trois Primitifs (1905) – et sur les romans qui contiennent des ecphraseis – principalement A rebours (1884) et Là-bas (1891) – au détriment des articles de presse et au risque de livrer une vision tronquée de sa pensée esthétique. Aussi se faisait sentir la nécessité de rendre son unité à la critique d’art de Huysmans, afin d’apprécier ses jugements sur l’art dans leur continuité.
      Etudier la critique d’art de Huysmans soulève des enjeux esthétiques, poétiques et idéologiques. Si elle constitue un genre à part entière, que l’auteur a pratiqué en tant que tel, la critique d’art entretient des relations de complémentarité et d’interférence avec le reste de l’œuvre. En analysant le regard que le critique porte sur les arts plastiques – peinture, sculpture, architecture –, l’on dessine les contours d’une pensée de l’art et du beau. Dans la critique d’art s’élabore donc une esthétique, qui définit également une poétique : parce que le critique est également écrivain, la réflexion qu’il mène au sujet de la peinture se développe parallèlement à sa pratique d’écriture. Mais parce que la critique engage des valeurs et des convictions, elle se fait aussi la chambre d’écho des options idéologiques de son auteur, aux plans socio-économique, politique et épistémique.

Corpus

      Les textes de critique d’art de Huysmans constituent un corpus aux contours mal définis. Des tentatives de bibliographie ont déjà eu lieu : en 1947, dans « Huysmans critique d’art. Ses salons », Henri Jouvin se donne pour but de « rechercher en plus des salons recueillis ceux qui restent enfouis dans d’introuvables revues » [3]  ; et en 1980, le corpus défini par Jacques Lethève, dans « Pour une étude plus précise de Huysmans critique d’art. Essai bibliographique » [4], s’appuie sur un inventaire précis des textes de presse de Huysmans. Cependant, ces bibliographies, d’une part, restaient lacunaires, et d’autre part ne problématisaient pas leur objet. Quant aux éditions, la plupart ont préféré rassembler uniquement les recueils de critique d’art que Huysmans a publiés de son vivant – L’Art moderne et Certains [5] parfois augmentés de Trois Primitifs [6] – sans en proposer les variantes journalistiques. Toutefois, de nombreux autres textes ont une appartenance générique claire, comme les « Salons » publiés dans des revues dans les années 1870 et 1880 et non recueillis, ou comme la série des « Chroniques d’art » écrites pour la Revue indépendante en 1886 et 1887. Ainsi, au-delà des scansions que marquent les trois recueils, la critique d’art de Huysmans est à réinscrire dans un continuum, entamé en 1867 avec son premier article sur les paysagistes contemporains et interrompu par sa mort en 1907.
      Aujourd’hui, aucune édition n’a encore repris de façon exhaustive la critique d’art de Huysmans parue dans la presse. La plus complète a été établie par Patrice Locmant [7], qui suit scrupuleusement la bibliographie de Jacques Lethève, mais il est regrettable que cette édition – qui ne dispose d’aucun appareil critique – ait pris le parti de tronquer tous les récits de voyages à l’étranger et de promenades parisiennes, ce qui remet en cause leur unité et donc leur appartenance générique. Enfin, le projet des Œuvres complètes, en préparation aux éditions Classiques Garnier [8], entend combler cette lacune en éditant notamment certains textes restés inédits en volume – tels les deux articles publiés dans La Chronique illustrée, à propos de l’exposition des œuvres d’Antoine-Louis Barye et d’Isidore Pils, et les trois articles de la Gazette des amateurs, sur Vélasquez, Signol et les impressionnistes. Si cette édition permettra de disposer d’un appareil critique pour la totalité connue des écrits sur l’art de Huysmans, elle ne sera pas le lieu, en raison même de sa volonté d’exhaustivité, où pourront s’opérer une problématisation et une délimitation de cet ensemble.
      Il nous a donc semblé qu’aucune évaluation critique des limites de ce corpus n’avait encore été véritablement réalisée ; les frontières qui séparent la critique d’art de Huysmans de ses récits de voyage, de ses écrits romanesques et de sa poésie en prose restaient floues et posaient un certain nombre de problèmes qui demandaient à être élucidés. Sa production littéraire et journalistique étant abondante et complexe, il nous a fallu l’examiner rigoureusement afin de déterminer ce qui relève ou ne relève pas de la critique d’art. C’est donc la question du genre, dans son hybridation et ses délimitations, qui faisait problème et qu’il s’agissait de poser dans un premier temps. La première partie de notre travail s’est donc attachée à penser la critique d’art en termes de poétique des genres, en s’appuyant sur les travaux qui l’ont théorisée [9]. Nous avons également tâché de replacer la pratique huysmansienne dans l’histoire du genre, qui commence avec la création du Salon, acquiert ses lettres de noblesse au XVIIIe siècle avec Diderot, et trouve sa légitimité littéraire au XIXe avec Stendhal, Gautier, Baudelaire et Zola. Enfin, par la confrontation de textes aux statuts génériques divers, nous avons pu délimiter des catégories génériques qui se définissent les unes par rapport aux autres, sur le mode de l’opposition, de la complémentarité ou de l’hybridation. Car si la critique de Huysmans peut nous aider à penser son œuvre poétique et romanesque, c’est d’abord en évaluant leurs frontières génériques respectives et en dégageant la spécificité de chacun des genres pratiqués. Dans ce domaine, notre démarche s’est nourrie des réflexions stimulantes apportées par les colloques « Huysmans, une esthétique de la décadence » [10], « Huysmans, la modernité d’un antimoderne » [11] et, surtout, « Huysmans et les genres littéraires » [12].
      La critique d’art de Huysmans constitue donc un corpus polymorphe, en perpétuelle interaction – voire en interférence – avec le reste de l’œuvre : journalisme, poésie, roman, etc. Elle n’apparaît pas comme une entité stable, à l’appartenance générique invariable, mais plutôt comme un genre en permanente mutation et en constante élaboration. Ainsi, de l’étude de ce corpus ressort un constat, qui est celui d’un mouvement, d’une dynamique : Huysmans oriente sa pratique critique vers une littérarité toujours plus grande, vers une autonomie toujours plus affirmée de l’œuvre vis-à-vis de ce qui la motive, et donc vis-à-vis du réel.
      L’étude de la critique d’art pose donc également la question de la littérarité d’un genre journalistique, avec d’autant plus d’acuité que la deuxième moitié du XIXe siècle conçoit souvent les rapports de la presse et du livre sur le mode de l’affrontement. Nous nous sommes appuyée sur les nombreux travaux qui se sont intéressés, ces dernières années, aux relations entre littérature et journalisme au XIXe siècle, grâce à des chercheurs comme Marie-Françoise Melmoux-Montaubin et Marie-Eve Thérenty [13]. Mais la question du genre demande également à être posée en termes pragmatiques, en termes de production et de réception, et donc de positionnement dans le champ journalistico-littéraire ; nous avons donc été amenée à nous pencher sur les rapports de Huysmans avec le monde de la presse et de l’édition. Ces recherches, étroitement liées au travail d’édition fourni pour les Œuvres complètes, ont bénéficié de la richesse du fonds Lambert conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, composé de manuscrits, de lettres et de documents qui éclairent considérablement les conditions de création, de publication et de réception de l’œuvre. Le contenu de ce fonds s’est avéré extrêmement précieux, non qu’il permette d’accéder à un « Huysmans intime » [14] ou au « vrai J.-K. Huysmans » [15], mais plutôt parce qu’il nous donne à voir comment s’élaborent au quotidien une identité et une image d’écrivain et de critique d’art.
      Tout en dessinant les contours génériques de la critique d’art de Huysmans, nous avons volontairement écarté l’approche stylistique. Cependant, nous pensons que notre travail pourra constituer un solide appui pour tout chercheur qui aimerait s’engager dans cette voie. En effet, l’étude stylistique de la description des œuvres d’art, ou comment le texte transpose l’image, nous semble être le sujet d’un tout autre travail. Ainsi, la question de la transposition d’art, qui a été abondamment étudiée dans l’œuvre poétique et romanesque, pourrait l’être à nouveaux frais en mettant à profit nos recherches sur la critique d’art. Par exemple, la notion d’impressionnisme littéraire ou de style impressionniste mérite examen : cette approche, introduite à la fin du XIXe par Ferdinand Brunetière et Paul Bourget, a été approfondie au XXe siècle par Marcel Cressot et Helen Trudgian, mais également remise en question plus récemment par Bernard Vouilloux [16]. Si la limitation de notre corpus à la critique d’art – malgré quelques excursus, afin d’en saisir les bornes – a restreint notre analyse des rapports entre texte et image, nous pensons que les récents travaux de la critique, notamment les recherches menées par Liliane Louvel [17], pourraient être appliqués à l’œuvre huysmansien en son entier pour comprendre comment l’image informe le textuel.

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sommaire

[1] Thèse de doctorat en Langue et littérature françaises, sous la direction de Jérôme Thélot, soutenue le 12 décembre 2013 à l’Université Jean Moulin Lyon 3, devant un jury composé de Gilles Bonnet (Jean Moulin Lyon 3), Pierre Glaudes (Sorbonne Paris 4), Jacqueline Lichtenstein (Sorbonne Paris 4), Jean-Marie Seillan (Nice Sophia Antipolis) et Jérôme Thélot (Jean Moulin Lyon 3).
[2] Toutefois, la numérisation croissante des périodiques conservés à la Bnf et à l’Université libre de Bruxelles en facilite désormais la consultation à distance.
[3] Henri Jouvin, « Huysmans, critique d’art. Ses salons », Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, n° 20, mai 1947, pp. 356-375.
[4] Jacques Lethève, « Pour une étude plus précise de Huysmans critique d’art. Essai bibliographique », Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, n° 71, 1980, pp. 33-43.
[5] L’Art moderne. Certains, éd. Hubert Juin, Paris, UGE, « 10/18 Fins de siècles », n° 1054, 1975.
[6] Ecrits sur l’art. L’Art moderne, Certains, Trois Primitifs, éd. Jérôme Picon, Paris, Flammarion, « GF », n° 1382, 2008.
[7] Ecrits sur l’art (1867-1905), éd. Patrice Locmant, Paris, Bartillat, 2006.
[8] Œuvres complètes, éd. Pierre Glaudes et Jean-Marie Seillan, Paris, Classiques Garnier, 10 volumes, à paraître.
[9] Albert Dresdner, La Genèse de la critique d’art (1915), trad. fr. Thomas de Kayser, Paris, ENSBA, « D’art en questions », 2005 ; Lionello Venturi, Histoire de la critique d’art (1936), trad. fr. Juliette Bertrand, Paris, Flammarion, « Images et idées », 1969.
[10] André Guyaux, Christian Heck et Robert Kopp (dir.), Huysmans, une esthétique de la décadence, actes du colloque de Bâle, Mulhouse et Colmar (novembre 1984), Paris, Champion, 1987.
[11] Valeria De Gregorio Cirillo et Mario Petrone (dir.), J.-K. Huysmans, la modernité d’un anti-moderne, actes du colloque de Naples (mai 2001), Naples, L’Orientale Editrice, 2003.
[12] Gilles Bonnet et Jean-Marie Seillan (dir.), Huysmans et les genres littéraires, actes du colloque de Nice (octobre 2007), Poitiers, PUR, « La Licorne », 2010.
[13] Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L’Ecrivain-journaliste au XIXe siècle, un mutant des Lettres, Saint-Etienne, Cahiers intempestifs, « Lieux littéraires », 2003 ; Marie-Eve Thérenty, La Littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, Paris, Seuil, « Poétique », 2007.
[14] Henry Céard et Jean de Caldain, Huysmans intime (1908), éd. Pierre Cogny, Paris, Nizet, 1957.
[15] Gustave Coquiot, Le vrai J.-K. Huysmans, Paris, Charles Bosse, 1912.
[16] Ferdinand Brunetière, « L’impressionnisme dans le roman » (1879), dans Le Roman naturaliste, Paris, Calmann-Lévy, 1896, pp. 75-102 ; Paul Bourget, « Paradoxe sur la couleur » (1881), dans Etudes et portraits. Portraits d’écrivains et notes esthétiques, Paris, Plon-Nourrit, 1905, t. I, pp. 267-273 ; Marcel Cressot, La Phrase et le vocabulaire de J.-K. Huysmans, Paris, Droz, 1938, pp. 14-71 ; Helen Trudgian, L’Esthétique de J.-K. Huysmans, Paris, Conard, 1934, pp. 139-146 ; Bernard Vouilloux, « L’Impressionnisme littéraire : une révision », Poétique, n° 121, février 2000, pp. 61-92 ; et « Pour en finir avec l’impressionnisme littéraire. Un essai de métastylistique », Questions de style, n° 9, 2012, pp. 1-25.
[17] Liliane Louvel, L’Œil du texte. Texte et image dans la littérature de langue anglaise, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, « Interlangues Littératures », 1998 ; Texte/Image. Images à lire, textes à voir, Rennes, PUR, « Interférences », 2002 ; Le Tiers Pictural. Pour une critique intermédiale, Rennes, PUR, « Interférences », 2010.