Le bruit du Ressac
- Paul Louis Rossi
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La prose et la poésie

 

      Il existe probablement une malédiction poétique. Ce discours, dans sa forme lapidaire, comptée, prise dans un espace blanc, établit un rapport presque dramatique entre l’élocution et le sentiment. Je me suis souvenu soudain de cette déclaration curieuse de Paul Claudel, que l’on doit trouver dans Le Poète et le Shamisen : je suis incapable d’écrire des vers, ne pouvant me résigner aux chevilles. Le courage de Titus-Carmel est d’avoir dans le second mouvement de Ressac, écrit en face de chaque poème, un contrepoint en prose, à la fois analytique, descriptif, et même critique. Donc de s’offrir en martyr de l’écriture, puisque le poème, dans sa forme est en sorte crucifié dans l’espace de la prose. Ainsi dans le Septième état :

 

blanches & rondes toutes sœurs mauvaises
tordant pareillement en crête la pure écume
sous le ciel courant jamais semblable

 

      Les vagues se voient ainsi projetées dans un miroir de la prose avec cet épilogue improvisé :

 

([…] nous voulons lier notre crierie aux ahans des lames et au souffle inépuisable du vent, ainsi que pour ne pas trop mourir nous accordons le remuement de nos lèvres suivant la mesure de la mer).

 

 

 

 

L’impermanence

 

      Il paraît évident que le texte de Ressac nous renvoie à l’infini mouvement des flots et dans le même temps à la litanie du Genji dans son exil, au Pays du Soleil levant, dans le désordre de l’exil et des tempêtes, avec les brûleurs d’algues et les pêcheurs sur les rivages de Suma. Avec la nostalgie et la sensation prégnante de l’automne et de l’Impermanence du Monde. Il faut donc lire ces Poésies comme une méditation consacrée à l’éternité et l’impermanence de notre Univers. Je pense au Vingtième état avec ce tercet :

 

l’espace remué dès l’ombre sous le bruit de la sauvagerie
des grands fonds retournés élevés dans la lumière
empanachant le lointain à sa crête et mourant salive verte

 

      Sentiment d’une énergie inépuisable confrontée à cette digression : Et l’on soumet notre cuisant sentiment d’impermanence à l’énigme que porte chaque vague venant s’écraser à nos pieds. Nous voici donc en face de l’infini à l’extrême Ouest du continent, avec cette proposition intime d’avoir à rejoindre l’autre exil : le Grand, le mystérieux Orient qui va s’introduire peu à peu dans les sentiments et les pages.

 

 

 

 

Loin descendant

 

      Ce troisième et ultime chapitre du Ressac rompt assez brusquement avec la métrique et l’esprit des passages précédents. On y trouve comme une désorganisation et une liberté du souffle désespéré. En regard des vagues imperturbables et probablement ordonnées par une nature impassible. Il semble qu’un mouvement imprévu de colère agite l’écrivain. J’ai beaucoup pensé aux courts poèmes qu’échangent inlassablement les protagonistes du Genji :

 

D’amour je languis
et les vagues du rivage
se mêlent à mes sanglots

 

      On sait que le Prince est exilé en ce Pays de rustres, de brûleuses d’algues, de pêcheuses d’owabi, et de bateliers qui chantent à tue-tête. On doit saisir ici que le Prince Titus exprime la même angoisse et la même colère en face de cette masse innocente et mouvante des flots :

 

le temps se serre comme un poing
et déferle tassé avec la vague
celle qui s’annonce

le corps meurtri on reste là
de prochaine en prochaine
avant de partir les os lavés

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