Une blessure inguérissable
- Tristan Hordé
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      […] Je serai
      cette blessure inguérissable une besace
      gonflée d’enfance
      G. Titus-Carmel, Ici rien n’est présent, p. 21

      Dans les livres de Gérard Titus-Carmel qui, inlassablement, questionnent l’absence, depuis Travaux de fouille et d’oubli jusqu’à L’Ordre des jours, quelques pages m’ont retenu, celles d’un poème en prose, « Angle mort », dans Ici rien n’est présent [1], sans doute parce qu’y est très sensible pour moi « le désordre (...) des étés effondrés » et que, dans le mouvement vers un temps dont la mémoire ne peut réunir que des lambeaux, c’est le vain effort pourtant qui importe : rien n’est présent du temps d’hier, mais les mots donnent cependant à lire.
      Le titre du poème est suivi de la mention « récit », entre parenthèses, mais le lecteur ne pourra suivre une trame, seulement repérer des éléments qui, éventuellement, seraient le noyau d’une narration. Ce qui demeure dans la mémoire des jours de l’enfance, perçu comme à travers une brume, reste à l’écart du présent ; ne viennent de ce temps, à peine perceptibles, que « la laine des voix dans la nuit, les cris étouffés, le peuple des oiseaux blottis ». Une des images récurrentes d’un livre à l’autre pour traduire la difficile approche des moments enfouis, est celle de la ronce : la « ronce du ciel », la nuit, équivaut à l’indistinct de l’enfance, comme « le fouillis des ronces » dans L’Ordre des jours, parce qu’image de l’impénétrable ; mais supprimer le roncier (de même qu’on ne peut abolir le « fouillis dispersé d’étoiles »), ce serait s’interdire d’accéder à quelque chose, si ténu, si décevant soit le résultat, et il ne resterait que le vide. La ronce, c’est aussi le signe de la terre abandonnée - l’enfance livrée à elle-même, sans secours, sans parole, dans la solitude et le silence : « Des ronces s’enchevêtraient au bord de mes paupières. Je connaissais la soif, la sauvagerie du corps, la déception ».
      A l’image du passé-roncier s’ajoutent celles, insistantes, de la nuit et de l’ombre (« la parure compliquée de l’ombre »), toutes deux aussi figures de l’impénétrable. Se retourner vers l’enfance n’aboutirait toujours qu’à découvrir la perte ? vers quoi et comment se retourne-t-on ? « Je disparais en moi », écrit Titus-Carmel au début du « récit » ; aller vers ce qui est perdu éloigne de l’extérieur, sans certitude d’atteindre autre chose que des images isolées qui n’aboutiront jamais à un récit, à une délivrance, et toujours s’écrira : « Je suis cette fraction d’enfance aux mâchoires soudées ».
      Qu’est-ce qui est perdu ? La marche d’une jeune fille qui, dans la mémoire, remonte encore un sentier ; issue de « l’invisible fissure du temps », elle vient de la mare où le ciel (le souvenir ?) se noie, et plus loin c’est la même avec « le sourire de la jeune voisine de la mare aux lentisques », esquisse d’une ondine nervalienne qui semblait dans sa marche ne pas entrer dans le temps, « à contre-courant du jour à venir ». Cette figure féminine, qui appartient à l’« enfance écrasée pour toujours », est cependant lumineuse : en dehors des souvenirs dramatiques, comme d’un autre temps qu’eux. Loin d’elle, plus forte, obsédante, il y a une figure liée à la douleur, celle du père, avec la mise en scène de la violence, de la rupture, du « spectacle des départs sans gloire », et l’on voit l’esquisse de « la furtive silhouette d’un père calfeutré dans son silence se glisser au milieu de la nuit ». Seulement des bribes, sinon tout serait plus simple.

       « Angle mort » n’est pas un journal de ce qui fut, mais la tentative d’écrire ce qui fut éprouvé au cours de l’enfance, expérience capitale puisque, écrit Titus-Carmel, « je ne suis déjà plus que fragment et mémoire de ce que je rêvais d’être ». Ce qui fait l’unité du « récit » c’est l’écriture de ces ruines arrachées à l’oubli. On ne peut s’empêcher de rapprocher cette quête du poète d’une des œuvres majeures du peintre Titus-Carmel, la Suite Grünewald : une grande peinture et cent cinquante-neuf dessins décomposant la Crucifixion du retable d’Issenheim. L’ensemble permet de réfléchir sur ce qu’est la représentation et, de manière analogue, par ce qui est tiré de la nuit, le lecteur prend conscience que les mots du poème ne racontent rien du vécu, qu’ils sont toujours comme « le mot d’angon fiché dans la gorge » : on sait que l’angon était une lance terminée par deux crochets recourbés comme des harpons. A l’enfant, elle (la mère) disait de cracher le noyau, sinon « tu vas t’étouffer » ; le poète fait de même avec les mots, « je les crache un par un, comme des noyaux anciens, avant qu’ils ne m’étouffent ». Ils sont si nombreux qu’il faut sans cesse « poursuivre » : c’est la tâche beckettienne : « il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire [...] » [2].

sommaire

[1] G. Titus-Carmel,  Ici rien n'est présent, Seyssel, Champ Vallon, 2003.
[2] S. Beckett, L'Innommable, Paris, Minuit, 1953, p. 262.