Pour « décomplexer » Victor Bérard :
une lecture topoïète de l’Album Odysséen

- Sophie Lécole Solnychkine - Laury-Nuria André
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résumé

      Durant ces dix dernières années, le débat littéraire centré sur la question de la fiction a souvent évoqué le cas singulier mais significatif de la « folie » de Victor Bérard [1]. Les travaux du célèbre helléniste spécialiste d’Homère ont ainsi connu un regain d’intérêt, mais c’est surtout l’une de ses œuvres les moins connues, un recueil de photographies accompagnées de vers tirés de l’Odyssée, qui s’est retrouvée sur les devants de la scène critique pour des raisons qui, finalement, lui sont exogènes. Cet ouvrage, qui s’intitule Dans le sillage d’Ulysse, Album Odysséen [2], est issu d’une collaboration entre Victor Bérard et le photographe suisse Frédéric Boissonnas, et se propose de retracer le périple effectué en mer Méditerranée par les deux compères passionnés durant l’été et l’automne 1912, sur les « traces » du célèbre héros homérique. De ce voyage, résulte donc cet album, qui se compose de 165 planches de photographies héliogravées en noir et blanc, précédées d’une introduction et d’un avertissement, et complétées, en fin d’ouvrage, d’une carte retraçant l’itinéraire d’Ulysse dans l’Odyssée, ainsi que d’un index rédigé d’après les notes de V. Bérard.
      Sujet principal de l’Album, le paysage méditerranéen rencontré sur terre et sur mer. Mais si cet ouvrage a connu une véritable notoriété, ce n’est curieusement ni pour la qualité artistique du travail photographique qu’il recèle, ni pour le sujet littéraire auquel il se propose de donner un traitement esthétique. Nonobstant le travail plastique de Fred Boissonnas en effet, le débat récent s’est focalisé sur la démarche de Victor Bérard, lui reprochant de confondre le réel et la fiction en déclarant s’en aller « vérifier » sur place l’itinéraire d’un personnage de fiction, allant jusqu’à faire de cette attitude « pathologique » le symptôme du complexe éponyme. Ainsi, Christine Montalbetti, faisant fréquemment référence à cet ouvrage dans ses écrits sur la fiction , s’interroge-t-elle sur ce que photographient exactement les deux hommes « lorsque la légende du cliché désigne là un chemin emprunté par Télémaque – lequel n’a sérieusement foulé aucun sol que les deux hommes aient pu effectivement fouler » [4]. Elle en vient ainsi à questionner la santé mentale du membre de l’École Française d’Athènes, traducteur d’Homère dans la célèbre collection Guillaume Budé. Quant à elle, Sophie Rabau s’intéresse également à l’ouvrage, mais replace la démarche de Victor Bérard tout à la fois dans une réflexion plus large et dans son contexte historique. Elle dévoile ainsi l’intérêt heuristique de l’enquête qui, bien loin de la folie supposée de son auteur, témoigne surtout du statut scientifique accordé par Bérard au texte homérique dans un mouvement enthousiaste soulevé par les succès archéologiques d’Heinrich Schliemann [5]. À partir de là, émerge la possibilité d’une lecture qui s’écarte de la théorie du « complexe », faisant plutôt de l’œuvre une possible actualisation de la métalepse, telle que Gérard Genette l’a définie [6] : en ce sens, l’œuvre de V. Bérard et de F. Boissonnas relèverait de l’une des actualisations compossibles du texte matrice d’Homère.
      Afin de tenter de s’éloigner d’un assujettissement philologique de l’Album, qui a pour effet de le circonscrire dans des approches littéraires, ne pourrait-on tirer l’œuvre de ce débat qui s’articule autour de la tension entre réel et fiction, pour plutôt l’envisager sur le plan de l’articulation entre texte et image ? Si, dans l’Album Odysséen, le texte homérique placé en exergue des images relève, certes, de la fiction, cela ne signifie pas pour autant que les photographies quant à elles ressortissent nécessairement du réel. Plus encore, ces photographies, plasticiennes, extrêmement composées, participent d’une proposition artistique de lecture, qui fictionne tout à la fois le texte homérique, et le paysage réel : c’est, du moins, ce que nous entendons mettre au jour. L’artialisation [7] – voire, comme nous espérons le montrer, davantage : la topoïétique [8] – dont les photographies de l’Album relèvent à ce titre, entremêle en leur sein les catégories du réel et de la fiction, dans un jeu de résonances intertextuelles infini, à tel point qu’il est impossible de les assigner à l’une ou à l’autre de ces catégories.
      Cette approche, centrée sur les relations entretenues par texte et image, aurait ainsi l’avantage de revenir vers le document, en resserrant l’enquête sur les caractéristiques plastiques et esthétiques de l’Album. Cela, car un constat frappe d’emblée : si le Sillage d’Ulysse s’accompagne effectivement de vers tirés de l’Odyssée, il est avant tout un recueil de photographies qui, organisées et composées ensemble, offrent au lecteur-spectateur un parcours instructif sur les rapports qu’entretiennent texte et image au sein de l’œuvre. Nous voudrions donc ici réouvrir quelques pages de ce dossier en partant tout simplement des photographies et du rapport qu’elles entretiennent avec les fragments de texte qui les accompagnent. Nous faisons alors le pari que l’Album, toute œuvre posthume qu’il soit, peut se recevoir comme un objet construit et cohérent dont les modalités de lecture et de compréhension se trouvent précisément contenues dans les rapports entre textes et images. Il s’agirait ici, pour un temps, de tenter de « décomplexer Victor Bérard », en engageant une autre lecture, une lecture paysagère de Dans le sillage d’Ulysse.
      Ainsi, dans un premier temps, c’est à cartographier les différents types de relation texte-image que nous nous emploierons, afin de montrer la cohérence d’un projet fait de renvois, d’échos, de résonances, où tout indique non plus la confusion entre le réel et la fable, mais bien le plaisir topoïète d’une lecture artialisante assumée. Où il s’agit d’expérimenter les joies de l’appropriation, de la citation, du déplacement, de la recontextualisation, mais aussi et surtout de la singularisation et de la mise en fiction paysagère d’un imaginaire collectif, d’une collection de tropes et de topoï universels.

Cartographie de l’Album Odysséen

      L’Album se divise en neuf « chapitres » (Le Royaume des Îles, Ithaque, Le Voyage de Télémaque, Calypso, Le Royaume d’Alkinoos, Lotophages et Cyclopes, Éole et Lestrygons, Circé et le Pays des Morts, De Sirènes en Skylla) qui reprennent différents lieux emblématiques de l’Odyssée, en en proposant une réorganisation à la fois géographique et narrative. Contrairement à ce que l’on serait en mesure d’attendre d’un ouvrage qui « illustre » [9] l’Odyssée, on remarque un certain nombre de choix, notamment dans la distribution des lieux photographiés et associés aux épisodes de l’épopée, qui composent un nouveau périple. Dès lors le périple désigné n’est plus celui d’Ulysse et de ses compagnons, mais celui de Bérard et de Boissonnas, susceptible à tout moment d’être lui-même recomposé par le lecteur topoïète.
      Ainsi, première liberté par rapport au texte-source, l’Album débute, paradoxalement, à Ithaque, laquelle est censée être l’aboutissement du périple d’Ulysse, si l’on s’en tient au texte homérique [10]. Ithaque forme en ce sens le point métatextuel vers lequel tout converge et d’où tout part : c’est à la fois d’elle que part Ulysse pour Troie dans l’Iliade, et vers elle qu’il se dirige tout au long de l’Odyssée.

>suite

[1] Nous pensons par exemple aux travaux de Christine Montalbetti (notamment Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, «  Ecritures », 1997), ou encore à ceux de Sophie Rabau (« Contributions à l’étude du complexe de Victor Bérard : sur une lecture référentielle de l’Odyssée », Lalies n°25, Paris, Éditions Rue d’Ulm–Presses de l’ENS, 2005, pp. 11-126), mais aussi à l’Atelier de théorie littéraire publié sur le site Internet Fabula.org qui regroupe, sous le titre de « Complexe de Victor Bérard », une série d’articles s’intéressant frontalement ou plus succinctement à la question.
[2] Dans le sillage d’Ulysse, Album odysséen a été publié après le décès de Victor Bérard, mais selon le projet qu’il avait lui-même fixé, par son second fils Jean Bérard (lui-même archéologue et historien de la Grèce Antique), aidé de Frédéric Boissonnas qui avait réalisé les photographies de l’ouvrage sous la direction de Victor Bérard, ainsi que de René Langumier qui avait été, dix ans durant, le secrétaire de V. Bérard. L’ouvrage a été publié aux Éditions Armand Colin en 1933. La première édition, épuisée, a été intégralement reproduite par les Éditions Armand Colin en 1973, simplement enrichie d’une nouvelle préface d’Armand Bérard, autre fils du célèbre helléniste. C’est sur cette seconde édition que nous avons, quant à nous, travaillé.
[3] Outre l’ouvrage précédemment cité (Le voyage, le monde et la bibliothèque, Op. cit.), dans lequel Christine Montalbetti revient sur l’aventure odysséenne de Bérard et de Boissonnas, à la faveur d’un questionnement sur les rapports entretenus par l’acte de diction du monde, et les modèles génériques de cette diction contenus dans la bibliothèque, bibliothèque qui ne manque pas de constituer un filtre de lecture à la diction du monde, laquelle doit dès lors s’énoncer comme fiction, on peut également mentionner Ch. Montalbetti, La Fiction, Paris, Garnier-Flammarion/Corpus Littérature, 2001.
[4] Ibid., p. 11.
[5] Dans « Contributions à l’étude du complexe de Victor Bérard : sur une lecture référentielle de l’Odyssée » (art. cit.), Sophie Rabau, quant à elle, propose de lire le projet de Victor Bérard comme une tentative sinon d’annuler, du moins de traverser ce qui fait écran entre le réel et la fiction : la distance temporelle, et la « distance mimétique », soit la transformation que l’écriture, qu’elle soit référentielle ou fictionnelle, fait subir au monde en le disant.
[6] Est une métalepse toute « transgression, figurale ou fictionnelle, du seuil de la représentation » (G. Genette, Métalepse, Paris, Seuil, « Poétique », 2004, p. 14).
[7] Par artialisation, nous entendons ici, comme le propose Alain Roger, le père moderne de cette théorie, le modelage incessant du perçu par le regard investi de représentations esthétiques. Nous renvoyons, de manière générale, aux travaux d’Alain Roger, et plus particulièrement à Nus et Paysages, Essai sur la fonction de l’art, Paris, Aubier, 1978.
[8] Néologisme qui désigne la construction du lieu / du lieu commun (topos) par l’entremise de la fiction. Nous le reprenons de Marc Ferniot, avec lequel nous avons pu travailler, quelques années durant, sur les possibles modélisations et applications de la notion de topoïétique. Nous renvoyons à l’ensemble de ses travaux.
[9] Comme le note Armand Bérard dans sa Préface à la nouvelle édition de l’Album Odysséen : « Il convenait, dans l’esprit de Victor Bérard, que l’illustration [nous soulignons] d’un poème comme l’Odyssée, fut assurée par des vues qui en fussent dignes » (Dans le sillage d’Ulysse, Album odysséen, Paris, Armand Colin, 1973, p. 2).
[10] Et ce du point de vue d’Ulysse : certes, la Télémachie a pour point de départ Ithaque, mais toutefois Ulysse en est, en toute logique, le grand absent.