La Fontaine sur le mont Fujiy :
quand les animaux des fables parlent japonais.
Etude d’un ouvrage français publié
au Japon à la fin du XIXe siècle

- Nathalie Le Luel
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résumé

Fig. 1. P. Barbouteau (dir.), Choix de fables de
La Fontaine
, t. 1 et 2, 1894

Fig. 2. P. Barbouteau (dir.), Choix de fables de
La Fontaine
, 1894

Fig. 10. P. Barbouteau (dir.), Choix de fables de
La Fontaine
, 1894

      La réouverture du Japon en 1854 sonne la progressive reprise des contacts et des échanges est-ouest qui avaient été violemment interrompus deux siècles plus tôt avec l’expulsion définitive des Portugais en 1639. A partir des années 1870, commencent ainsi à être publiés au Japon de nombreux ouvrages à l’intention d’une clientèle occidentale sur place. Mais ils sont surtout destinés à l’exportation : ces livres illustrés d’estampes japonaises suscitent dès lors l’engouement des collectionneurs et amateurs d’art tant européens qu’américains. Des livres de contes populaires japonais traduits pour l’occasion arrivent alors en Occident, mais sont également exportés des ouvrages classiques de la littérature occidentale imprimés et décorés au Japon.
      Paraît ainsi en 1894 à Tokyo un livre en deux tomes intitulé Choix de fables de La Fontaine. Le recueil de 28 fables est enrichi d’estampes réalisées, comme l’indique le sous-titre du livre, par « un groupe des meilleurs artistes de Tokio ». Loin d’être une exception, cette publication s’adresse donc avant tout à un public français en raison du texte choisi et, de fait, à cause de la langue d’impression. Un Français, Pierre Barbouteau, important éditeur et collectionneur, en dirige l’édition qui est confiée au directeur de l’imprimerie Tsoukidji-Tokio, S. Magata. Plusieurs éditions de l’ouvrage, de formats distincts et sur des qualités de papier différentes, vont ainsi voir le jour entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Cependant, les illustrations gravées des fables survivent d’une édition à l’autre. Ces estampes mettent en scène, en grande majorité, certaines des fables animalières de La Fontaine, rejetant quasiment hors de l’ouvrage la présence humaine pour afficher le seul corps de l’animal dans des paysages d’inspiration japonaise.
      L’ouvrage fait se rencontrer à la fin du XIXe siècle la tradition du livre illustré japonais et un monument littéraire de la culture occidentale. Mais pourquoi un collectionneur japonisant choisit, dans ce contexte, de faire publier au Japon et illustrer par des graveurs de Tokyo une série de fables de La Fontaine ? Comment ces artistes japonais se sont-ils saisis de ces histoires animalières anthropomorphisantes pour les illustrer dans un pays où les légendes et récits d’animaux tiennent une place considérable ? L’observation rapide des deux volumes de l’ouvrage procure la sensation d’une transposition complète de l’univers fabuliste de La Fontaine dans la tradition iconographique de l’ukiyo-e. Mais comment expliquer que ces fables aient pu autant se fondre dans l’univers graphique de ces artistes japonais ? Afin de tenter de répondre à cette dernière interrogation, seront envisagés, à travers le prisme de l’apologue, les échanges et circulations tant textuels qu’iconographiques entre l’Orient et l’Occident.
      Mais avant d’entamer ce voyage, je souhaite préciser que cet article est issu d’une double rencontre : tout d’abord, la rencontre avec ce petit ouvrage en deux volumes dont un exemplaire est conservé dans les collections patrimoniales de la Bibliothèque Universitaire de l’Université catholique de l’Ouest (UCO) à Angers [1]. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une édition précieuse de l’ouvrage, ce Choix de Fables de La Fontaine est un livre des plus charmants par la délicatesse de son édition et la richesse de ses gravures. On imagine ô combien de tels ouvrages ont pu séduire à la fin du XIXe siècle un lectorat occidental tant par leur originalité exotique que par leur raffinement. Plus d’un siècle plus tard, c’est le même processus qui a opéré et m’a poussée à me pencher sur un domaine très éloigné de l’art médiéval que j’affectionne habituellement. Je souhaite donc avertir le lecteur de cet article que si son auteur n’est pas spécialiste d’art japonais, il s’est ici passionné pour le sujet [2]. Enfin, je n’aurais pas découvert ce petit trésor éditorial sans la passion pour les collections anciennes de l’UCO de leur conservateur, M. Georges Le Gal [3]. Dès ma première visite dans les réserves de la BU, il a tenu à me montrer ces émouvantes « fables japonaises ». Alors qu’il s’apprête à partir en retraite, je lui dédie ces quelques lignes afin de le remercier et de lui témoigner le plaisir que j’ai eu à chacune de nos discussions.
      L’édition de l’ouvrage que possède la Bibliothèque Universitaire de l’UCO à Angers correspond à l’impression la plus modeste exécutée du livre (fig. 1). Imprimé sur papier crêpe (chirimen-gami) c’est-à-dire sur papier de soie (fig. 2), l’ouvrage correspond à toute une partie de la production éditoriale réalisée à l’intention d’amateurs occidentaux à la fin du XIXe siècle-début du XXe siècle, et communément appelée chirimen-bon [4]. La texture unique de ce papier qui s’apparente au crêpe de soie puisqu’il est réalisé à partir de fibres de mûrier (papier kôzo) [5] a participé du succès des chirimen-bon qui n’étaient destinés qu’à l’exportation. Le procédé de gaufrage du papier, employé dans l’estampe dès le début du XIXe siècle était alors considéré par les Japonais comme complètement désuet. L’exotisme mais également la résistance du papier – car certaines éditions s’adressaient aux enfants – charmèrent en revanche les Occidentaux. Le premier et le plus célèbre à avoir eu l’idée d’une telle production est l’éditeur Takeijirô Hasegawa [6] au milieu des années 1880. Complètement adapté à un public occidental, le chirimen-bon est ainsi imprimé pour être lu de la gauche vers la droite (au contraire de la tradition japonaise) et les illustrations sont séparées du texte, mais les images et la texture du papier en faisaient un objet immédiatement identifiable et assimilable au Japon.
      Le Choix de Fables de La Fontaine n’est ainsi qu’un exemple parmi une vaste production imprimée à l’occidentale, soit sur papier lisse, soit sur papier crêpe, pour une clientèle étrangère. Takeijirô Hasegawa publia ainsi, entre 1885 et 1930, des livres dans huit langues différentes : essentiellement en allemand, anglais et français, mais également en italien, espagnol, portugais, russe et suédois. Les contes et récits japonais illustrés et traduits pour l’occasion connurent un immense succès (par exemple les célèbres Japanese Fairy Tale Series publiées par Hasegawa en anglais, fig. 3  ; ou encore en français, les Fables et légendes du Japon par Claudius Ferrand, fig. 4 ) tout comme les livres de poésie. Furent également très prisés les ouvrages sur la flore (fig. 5 ) et la faune japonaises, sur la vie au Japon (fig. 6 ), sur l’histoire militaire japonaise (notamment les conflits avec la Chine, fig. 7 ), sur le théâtre (fig. 8 ), etc. [7]. Les livres pouvaient être illustrés d’estampes ou simplement de photos colorisées et ne comporter aucun texte. Les chefs-d’œuvre de Hiroshige ou certaines des vues du mont Fuji de Hokusai furent ainsi édités. Parallèlement, des recueils de fables issues de la littérature occidentale (Esope ou La Fontaine) furent également publiés : en français, parurent ainsi les fables de Jean de La Fontaine et peu après les fables de Florian, dont Pierre Barbouteau dirigea également l’édition (fig. 9 ) [8].
      Le recueil conservé à l’UCO possède ainsi sur la page de couverture la mention « E. Flammarion éditeur », imprimée au composteur (fig. 10). Il s’agirait ici du troisième tirage de l’ouvrage qui aurait eu lieu autour de 1904 [9] pour le compte de la maison d’édition parisienne [10]. Les deux premiers tirages de l’ouvrage remontent en revanche à 1894 (Meiji 27). Au cours de cette année, paraît tout d’abord une édition numérotée du Choix de fables de La Fontaine de 350 exemplaires sur papier japonais de luxe (26,5x19,7 cm – In-8 non paginé, fables numérotées en chiffre romain, 54+54pp). 150 sont imprimés sur papier torinoko [11] et 200 sur papier hôsho [12]. Un deuxième tirage sur papier hôsho et de même format voit le jour la même année [13] tandis que la troisième édition présente un format réduit (19,8x15,3 cm – In-4 non paginé, fables numérotées en chiffre romain, 54+54pp) [14]. Mais l’impression des deux premiers tirages est lisse et ne présente pas l’aspect ondulé du papier crêpe du troisième [15], qui était destiné à une plus large diffusion, caractéristique même des chirimen-bon [16]. Toutefois, dans les trois cas, le papier japonais étant très épais, il est imprimé d’un seul côté (fig. 11 ).

>suite

[1] Cet article a bénéficié du soutien de la Mission de valorisation du patrimoine de l’Université catholique de l’Ouest, menée par Claire Giraud-Labalte. Grâce à elle, la présente étude est illustrée des clichés de grande qualité réalisés par le photographe Patrice Giraud dans le cadre de cette mission. Je souhaite ici les en remercier, tous deux, vivement.
[2] Plusieurs personnes m’ont ainsi guidée de leurs conseils. En premier lieu, je tiens à remercier très chaleureusement Claire-Akiko Brisset, maître de conférences à l’Université Paris Diderot pour le temps accordé, la pertinence de ses indications et sa formidable relecture de l’article. Maria Chiara Migliore, maître de conférences à l’Università del Salento (Lecce), m’a également aidée dans les balbutiements de cet article. Enfin, je voudrais terminer en témoignant ma gratitude à deux membres éminents de la Société internationale renardienne : Naoyuki Fukumoto, professeur émérite à l’Université Sôka, pour la précieuse lettre qu’il m’a adressée, et enfin Noboru Harano, professeur émérite à l’Université de Hiroshima, pour les précisions qu’il m’a apportées.
[3] Georges Le Gal est d’ailleurs à l’initiative de la toute récente numérisation des deux tomes de l’ouvrage, numérisation qu’il est possible de consulter en ligne sur le site des Bibliothèques de L’UCO (consulté le 30 décembre 2012). La cote de l’ouvrage, qui fait partie des collections patrimoniales de l’UCO, est la suivante : 950108.
[4] Il existe actuellement, en langue occidentale, peu de publications sur les chirimen-bon, à l’exception d’un ouvrage en anglais et de quelques articles publiés dans des revues spécialisées : voir Fr. A. Sharf., Takejirô Hasegawa: Meiji Japan 's Preeminent Publisher of Wood-Block-Illustrated Crepe-Paper Books, Salem, Peabody Essex Museum (vol. 130), 1994 ; A. Byrne, « Japanese Fairy Tale Series in chirimen-bon. Visiting the Home of the Crepe-Paper Books’Creator », dans Kateigaho, Japan’s Arts and Culture Magazine, spring 2005 : lisible ici (consulté le 27 janvier 2013) et « Crepe-Paper Books (Chirimen-bon) », dans Daruma Magazine, Japanese Art and Antique Magazine, 47, vol. 12, n°3, 2005, pp. 12-27. N’étant pas familière avec le japonais, je me permettrai néanmoins de renvoyer le lecteur, dans quelques notes, vers des références bibliographiques majeures dans cette langue sans avoir malheureusement pu les lire. Sur les chirimen-bon, un ouvrage japonais fait ainsi le point : voir S. Ishizawa, Chirimen-bon no Subete: Meiji Obun Sashie-bon, Tokyo, 2005. Mentionnons que l’ensemble de ces références se penche essentiellement sur les éditions en anglais publiées au Japon.
[5] Sur la technique employée pour réaliser ce type de papier qui imite l’aspect du cuir, je renvoie à l’article en ligne de Dan Fletcher, « Chirimen-gami: Japanese Crushed Paper », dans Hand PaperMaking, vol. 10, n°2, Winter 1995 : lisible ici (consulté le 30 décembre 2012).
[6] Takeijirô Hasegawa commença par publier à destination d’un public japonais des contes locaux traduits en anglais mais rapidement, il se rendit compte que c’est auprès des Occidentaux que ses ouvrages connaissaient un plus grand succès. De ce fait, alors qu’il imprimait sur du papier lisse et en noir et blanc, il décida, pour s’attirer une clientèle plus importante, de publier en couleur et sur un papier immédiatement reconnaissable. Sur ce sujet, voir Fr. A. Sharf, Takejirô Hasegawa: Meiji Japan 's Preeminent Publisher of Wood-Block-Illustrated Crepe-Paper Books, Op.cit. ; M. Thun, « Takejirô Hasegawa und seine Buchkunstwerke – die deutschen Ausgaben », dans Ostasiatische Zeitschrift, neue Serie, n°10, Herbst, 2005, pp. 15-28. Sur ces nombreuses publications illustrées parues au Japon entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, je renvoie aussi à un ouvrage plus général : H. Cortazzi, Images of Japan 1885-1912 : Scenes, Tales and Flowers, Norwich, Hugh Cortazzi and Sainsbury Institute for the Study of Japanese Arts and Cultures, 2011.
[7] Parallèlement, de nombreux calendriers décorés d’estampes furent aussi produits, à destination de la clientèle occidentale, par les mêmes éditeurs et sur les mêmes types de papier.
[8] Fables choisies de Florian, illustrées par des artistes japonais, sous la direction de P. Barbouteau, 2 vol., Tokio, Cie Shueisha, Paris, Librairie Marpon & Flammarion, 1896. A l’identique de l’ouvrage sur lequel nous nous penchons, 28 fables sont illustrées dans ces deux volumes imprimés sur papier hôsho. L’ouvrage a récemment fait l’objet d’une réédition dans un format différent aux éditions de l’Amateur : Florian, Fables choisies illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise, Paris, éd. de l’Amateur, 2011.
[9] Cette information apparaît sur le site de plusieurs antiquaires, par exemple celui de George C. Baxley aux Etats-Unis (consulté le 30 décembre 2012).
[10] Je ne sais, en revanche, en combien d’exemplaires cette troisième édition a paru.
[11] Le torinoko est un des papiers japonais les plus précieux dont la surface ressemble à une coquille d’œuf. Il est réalisé à partir de fibres du gampi et est considéré comme l’un des papiers les plus résistants au temps.
[12]Le papier hôsho est réalisé à partir de fibres de mûrier. De grande qualité, il est particulièrement adapté aux impressions d’estampes polychromes.
[13] Le nombre d’exemplaires de ce second tirage n’est pas non plus connu.
[14] Des différences sont observables dans la qualité d’impression des gravures entre les trois tirages. L’édition sur laquelle nous nous penchons présente un traitement dans les couleurs des estampes inférieur à la première. Voir à ce sujet les remarques à ce sujet de G. Carlson sur son formidable site consacré aux livres de fables (consulté le 30 décembre 2012). Sur cet ouvrage, cf. également U. Bodemann, Das illustrierte Fabelbuch, Band 2: Katalog illustrierter Fabelausgaben 1461-1990, Hambourg/Berlin, Maximilian-Gesellschaft/Wolfgang Metzner Verlag, 1998, p. 201 (notice 373). Enfin, un intérêt toujours grandissant pour la culture japonaise – dont le Salon du livre de 2012 consacré aux auteurs de l’archipel témoigne – et la persistance d’un goût occidental pour les estampes expliquent probablement sa réédition récente aux éditions du Seuil : Jean de la Fontaine, Fables choisies, Paris, Seuil, 2011.
[15] Le papier crêpe ne correspond pas à une qualité de papier mais à une technique d’impression.
[16] L’éditeur mentionne que dans les deux tirages, le texte a été imprimé sur papier hôsho, le torinoko étant trop épais pour être plié.