La décroissance à l’heure des croissants
Didier Daeninckx

      Cela faisait des années que je n’avais pas vu la foule se presser, au petit matin, dans les rues du centre-ville pour s’engouffrer dans les immeubles industriels de la rue Chapon.
      Quarante ans peut-être que l’usine Peters a fermé ses portes, face aux entrepôts où chuchotent les Souffleurs et que les groupes d’ouvrières ne font plus résonner le claquement de leurs talons sur les pavés inégaux… Vingt ans que le vent n’agite plus les blouses grises des magasiniers de chez Dusart et Landini, quinze ans que les affineurs de Brie de Meaux de chez Rey, Grobelet et Rolland ne croisent plus les assembleuses de pompes à vélo de la rue de La Courneuve ou les carrossiers de l’entreprise Mazel.
      En fait, ce 16 décembre 2010, on ne se rassemblait pas pour aller bosser mais pour aller pousser. Pendant une heure, le silence allait gagner le cœur de ville afin que l’on entende son battement humain et non le claquement des mécaniques qui roulent. Et si j’étais volontaire, c’est que j’ai une sacrée expérience dans l’exercice qui consiste à plaquer les mains sur l’aile glacée d’une bagnole afin de lui imprimer le mouvement que le moteur à explosions lui refuse.

      La première voiture que j’ai eue entre les mains, sitôt le permis obtenu, en juin 1968 était une Simca P60.

      Je travaillais alors à la Johnson Française, une boîte du quartier Pleyel, à Saint-Denis, qui fabriquait de l’anti moustique et de la cire à parquet. Un vieil ouvrier qui partait en retraite m’avait fait cadeau de sa voiture pour 100 francs de l’époque (15 euros), le salaire hebdomadaire que me rapportait mon boulot d’imprimeur dans cette entreprise disparue au moment de la construction de l’échangeur de l’autoroute A86. Un indélicat me l’avait volée le mois suivant alors que le coffre était rempli de mes livres préférés que je m’apprêtais à déménager. La P60 avait été retrouvée quelques semaines plus tard en contrebas du pont de Stains, sur le chemin de halage. La première chose que je fis, c’est d’ouvrir le coffre. Les bouquins n’avaient pas bougé : Picabia, Breton, Aragon, Desnos, Vian, Simenon, Miller, Queneau m’attendaient bien sagement, empilés les uns sur les autres.

      Mais l’infidélité de la Simca avait été fatale à ses vieilles bronches et quelque temps plus tard, elle termina sa trajectoire à la casse. Pour la remplacer, je restai fidèle à la marque.

      Le problème de la Versailles, avec sa gueule de requin et son faux air ricain, c’est qu’elle n’avait rien dans les tripes. Un moteur de tondeuse pour traîner une tonne de ferraille. J’ai mis le cap sur la Yougo, Jocelyne à mes côtés et le moulin s’est mis à tousser dans la banlieue de Nancy. Vingt litres d’huile plus tard, il a rendu l’âme aux abords de Zagreb. Tous les passants à qui je demandais le garage le plus proche me répondaient "ça va, ça va…" en pointant le doigt vers le fleuve, au loin. Trop crevés pour nous interroger sur leur surprenante maîtrise du français, nous avons fini par abandonner la Versailles pour rejoindre les berges où des dizaines d’ateliers de mécanique occupaient les terrains vagues. Pas une enseigne où ne figurait pas le mot "Sava" qui est le nom que prend le Danube à cet endroit.

      La Panhard (prononcer panard), c’est le pied. Je me souviens avoir acheté cette PL17 à un turfiste en manque de liquidités, au café-tabac du square, à deux pas du théâtre de la Commune.

      Le moteur alu refroidi à l’air m’a lâché une nuit de Noël alors que nous traversions la forêt de Senlis, des flocons plein les faisceaux, après avoir réveillonné chez Lhacène, une gargote du passage des Roses dont nous avions coloré les murs avec les sérigraphies d’affiches de films que j’avais ramenées de Cuba.

      Les 2cv, il y en a eu trois, mais seule la première compte. 120 000 kilomètres au compteur, je l’ai démontée pièce par pièce, rue Maurice Lachâtre, à La Courneuve, dans le garage de Gérard Le Moel, un apprenti journaliste qui bossait chez Reuters et avec qui nous avions formé le projet, à l’automne de l’année 1968, d’aller voir de près ce qui se jouait au Moyen-Orient. J’avais fait la connaissance de Roger Caron, un artiste tapissier élève de Jean Lurçat, qui tentait de vendre à Paris ses œuvres monumentales tissées dans le village druze d’Aley, sur les hauteurs de Beyrouth et il s’était proposé de nous accueillir. Les finances à sec, on est allé piquer un moteur de rechange, dans une casse du Bourget, puis des roues sur les parkings des Courtillières.
      Un flingue rescapé de la Résistance planqué dans une portière, quelques bastos trouvées par le pote Blavot dans le quartier des Quatre-Routes et c’était parti pour un périple qui nous a mené à la rencontre des exilés palestiniens dans les camps du Liban, de Jordanie, auprès des combattants du Fatah que Roger côtoyait.

      Je n’ai jamais autant poussé de tôle ondulée que lors du voyage de retour. En Turquie, nous roulions pratiquement sur les chambres à air, tellement les pneus étaient usés. Dix, quinze crevaisons par jour, de la réparation de bord de route, rustine sur rustine… On a atteint Belgrade sur les jantes, le ventre vide. Une nuit à rôder dans la ville à la recherche d’une 2cv à cannibaliser. On a fini par en débusquer deux, devant la façade de l’ambassade de Chine, des deudeuches de luxe avec plaques du corps diplomatique. On les a délestées de leurs roues pour achever notre longue marche grâce à la gomme mao.
      Ensuite, ce fut le grand bond en avant, avec l’acquisition d’une Dauphine Gordini, propulsion arrière, dont il fallait lester le coffre d’un sac de sable pour éviter qu’elle ne s’envole dans les virages.

      Le champion toutes catégories de la Gord reste Lounès Tazaïrt, ancien ouvrier de chez Simca rencontré au Foyer des Jeunes Travailleurs, rue de la Commune de Paris. Il est devenu comédien le jour où Claude Confortès l’a engrené dans sa troupe pour jouer Le Marathon, une pièce qui se déroulait le temps de l’épreuve, avec les acteurs courant sur une piste qui traversait la salle du théâtre. Depuis quarante ans, il ne s’est jamais séparé de sa R8 bleu et blanc et jure, à chaque fois qu’on se rencontre, qu’il va la remonter et tracer des pointes sur l’avenue de la République, comme au bon vieux temps.
      Après quelques frayeurs, médiocre adepte de la roulette russe, j’ai abandonné la Dauphine pour un retour dans le passé.

      La 4cv, du moins celle-là, ne démarrait qu’à la manivelle et je me souviens du regard de commisération du secrétaire général de la ville de Villepinte, où j’exerçais alors la fonction de rédacteur en chef du journal municipal, quand il me voyait m’accroupir devant la calandre pour mettre les pistons en mouvement. Un an plus tard, j’ai revendu la bagnole à Patrick Catalifo qui commençait une carrière de comédien et qui incarnera l’un de mes personnages, Novacek, dans six films d’une série télévisée. Je me rappelle la lui avoir cédée 400 francs : cent balles par cheval !

      L’année suivante, avec Jocelyne, ce devait être en 1977, nous avons sillonné le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, dormant dans notre 4L fourgonnette aménagée en studette. Un jour, près d’Oran, alors que nous marchions le long d’une immense plage, nous sommes tombés sur une vingtaine de naïades, des Algériennes de tous âges qui pratiquaient le nudisme. J’ai pris l’air dégagé d’un lord anglais qui aurait oublié de fermer sa braguette lors d’une réception à Buckingham Palace avant de rebrousser chemin. L’énigme des Algériennes nues m’a longtemps poursuivie, et ce n’est que trente ans plus tard, lisant Un rêve algérien de Jean-Luc Einaudi, que je tombai sur sa résolution. Lisette Vincent, une militante féministe, membre des Brigades Internationales, combattante de l’indépendance, avait fondé un groupe naturiste, après guerre, dans ce secteur du Cap Falcon. Nous avions surpris l’une des dernières manifestations de cette liberté des corps.

      Puis il y a eu une 204, achetée à Pym, un ami dessinateur, ensuite une R16 à bord de laquelle j’ai eu mon seul accident, sur l’avenue Jean Jaurès, en limite de La Courneuve devant la façade du café L’Imprévu. Ce n’est qu’après que j’ai été infidèle au "fabriquons français". Pour être juste, l’industrie avait elle-même sabordé Simca, Talbot, Panhard et Levassor. Je me suis rabattu sur une Coccinelle avant de sillonner l’Europe en Audi alors que la poussière de la chute du Mur de Berlin n’était pas encore retombée. Berlin, justement, Anvers, Barcelone, Lisbonne, Prague, Sofia… De ces incursions dans la réalité mouvante d’après guerre froide sont nées les enquêtes de Novacek que France 2 diffusa au milieu des années 90.

      Depuis dix ans maintenant, je roule dans la même Golf, 250 000 kilomètres au compteur. Celle-là, je ne l’ai jamais poussée. Pour être franc, j’ai été tenté, jeudi 16 décembre au petit matin, de m’installer au volant et de profiter des dizaines de Souffleurs postés aux carrefours, pour traverser mon quartier propulsé en silence par les hommes vapeur. Je suis allé au garage, j’ai mis la clef dans le neiman, j’ai tourné. Rien. Pas un bruit, pas un déclic. La bagnole n’a jamais voulu démarrer.

      Je crois qu’elle avait envie de souffler.

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