Écrire avec et contre l’image,
dispositifs de l’enquête mémorielle dans Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir
de Georges Perec et Robert Bober
et Les Émigrants de W. G. Sebald

- Marie-Jeanne Zenetti
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résumé

Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar d’une épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement [1].

      Le parallèle tissé par W. G. Sebald dans Austerlitz entre processus mémoriel et développement photographique, s’il a été posé bien des fois depuis l’invention du daguerréotype, présente ici pourtant des accents singuliers, en ce qu’il se place non sous le signe de l’évidence, mais sous celui de l’image fuyante, qui se dérobe à toute tentative prétendant la fixer. La photographie comme le souvenir, dans une commune précarité, « s’assombrissent » et « échappent » à qui veut les saisir. L’image photographique, si elle est synonyme de cette magie de l’apparition qui caractérise la mémoire, porte également, et comme elle, le risque permanent d’une disparition, où l’opacité de la chambre noire ferait retour.
      Comment alors pallier cette dissolution, si ce n’est à travers le travail patient de l’écriture qui ressaisit, rassemble, et peut-être cerne les ombres ? L’hypothèse qui sera proposée ici est celle d’une investigation littéraire de la mémoire qui ne pourrait être menée à bien qu’à travers une approche mixte alliant photographie et écriture. Evoquant l’un comme l’autre les histoires d’émigrants, Récits d’Ellis Island, histoires d’errances et d’espoir de Georges Perec et Robert Bober et Les Émigrants de W.G. Sebald se rejoignent autour d’une pratique littéraire de l’investigation, de l’enregistrement et de la transcription. En collectant les histoires de personnes croisées au cours de leur existence, en consignant ces vies menacées par l’oubli, ils interrogent le rapport de la littérature à l’exil, à la mémoire et à la disparition. Ce dialogue avec l’autre passe par un dialogue avec l’autre de la littérature : les photographies qui font partie intégrante de ces œuvres manifestent ainsi le désir, mais également le besoin qu’ont ces auteurs de collecter des indices, de multiplier les langages, de croiser les pratiques. Ils pensent l’écriture comme lien entre passé et présent, entre leur histoire et celle d’autrui, entre ici et ailleurs, et semblent nous dire que la mémoire et le réel ne s’approchent que dans la mixité des gestes et des discours.
      Il s’agira ainsi, dans ces deux œuvres, d’étudier le dialogue entre écrit et image comme dispositif d’enquête et de questionnement de l’investigation littéraire et mémorielle. On pourra dans cette optique interroger la notion de dispositif en tant que combinaison d’éléments hétérogènes articulés à des fins stratégiques. Au-delà d’une simple complémentarité (le texte commentant l’image, l’image venant à l’appui du texte sur le mode de l’illustration ou de l’ancrage du récit dans le réel), ces œuvres proposent un décalage, une association problématique, une mise en rivalité et en tension des médiums. Dans ces œuvres hantées par la lecture et l’écriture de l’image, avec l’image ou contre l’image, il s’agira ainsi de voir comment la photographie informe en profondeur une poétique de la trace mémorielle fondée sur un rapport à l’altérité.

Mixité et écueils de l’enquête mémorielle

      Les deux œuvres que l’on propose de rapprocher ici sont certes unies par une thématique commune, celle de l’exil, mais aussi, au-delà, par une logique semblable, celle de l’investigation mémorielle, que vient scander la présence d’images photographiques. Elles s’offrent toutes deux au lecteur sous la forme complexe d’objets mixtes, alliant différents types de discours, que l’on tentera de décrire rapidement avant d’en analyser le fonctionnement.
      Récits d’Ellis Island, histoires d’errances et d’espoir de Georges Perec et Robert Bober est une œuvre multiple, complexe, non seulement par sa structure mais aussi par son histoire. À un même titre correspondent en réalité différentes œuvres. Un film, d’abord, co-réalisé par Bober et Perec entre 1978 et 1980, peu avant la mort du second. Ellis Island, île située juste en face de Manhattan, a constitué entre 1892 et 1924 l’antichambre du rêve américain. Là étaient accueillis les migrants européens désireux d’entrer aux Etats-Unis ; ils y passaient une visite médicale et un entretien, à l’issue desquels ils étaient autorisés ou non à venir s’installer dans le pays. Quand Perec et Bober se rendent sur l’île, en 1978, dans le but de réaliser un film sur son présent et son histoire, les bâtiments ont été abandonnés depuis plus d’un quart de siècle et seuls les touristes foulent encore la terre d’Ellis Island. Le film, qui répond initialement à une commande de l’INA, est tourné essentiellement en 1979, puis diffusé sur TF1 les 25 et 26 novembre 1980, en deux parties : la première, « Traces », déroule un commentaire écrit et lu par Perec, et qui se superpose aux images filmées sur l’île ; la seconde, « Mémoires », regroupe une série d’entretiens de témoins [2]. La même année paraît aux éditions du Sorbier un livre, réédité en 1994 par P.O.L. Souvent décrit comme un « journal de tournage », il reprend le titre mais modifie la structure du film. Après un chapitre intitulé « L’île des larmes » qui retrace l’histoire de l’île chronologiquement d’un point de vue surtout informatif, « Description d’un chemin » reconfigure ces données, sous la forme d’une exploration et d’un questionnement poétique, qui correspond au commentaire lu par Perec dans la première partie du film. Ainsi, l’avancée dans la lecture se fait sous la forme d’un parcours, comme si les enquêteurs avaient cherché, à partir des indices rassemblés, à s’approprier ce lieu et son histoire. Le second volet du film, « Mémoires », se retrouve également dans le livre, mais séparé des parties précédentes par deux nouvelles sections, « Album », qui présente des photographies d’archives, et « Repérages », consacrée au déroulement du projet. Enfin, en 1995, un livre simplement intitulé Ellis Island est publié chez P.O.L., sous le seul nom de Perec : il contient uniquement les textes correspondant aux deux premiers chapitres « L’île des larmes » et « Description d’un chemin »[3].
      Si l’on s’intéressera ici principalement au « journal de tournage », il convient de garder à l’esprit cette plasticité de l’œuvre, qui semble irréductible à un seul de ses aspects, qu’il soit documentaire, cinématographique ou poétique. Récits d’Ellis Island n’est pas un objet de forme unitaire : les différentes moutures de l’œuvre dialoguent, langage et image s’y répondent, s’y mêlent, et nous verrons que cette mixité des médiums prend sens dans le questionnement ouvert par Perec et Bober. Tous deux d’origine juive polonaise, ils assument dans cette œuvre une approche individuelle et subjective du lieu. Il s’agit selon Perec de « tenter de se représenter » ce qu’ont pu vivre les migrants arrivant et patientant à Ellis Island, ultime étape sur la route de l’exil. Il s’agit également de sonder les raisons qui les poussent, en tant qu’auteurs et en tant qu’hommes, à réaliser le film et à écrire le livre, tout en se confrontant à la difficulté d’une telle tentative : comment aller au-delà des apparences et des faits pour retrouver le vécu de ceux qui ont autrefois transité par l’île ?
      Dans Les Émigrants (Die Ausgewanderten), W. G. Sebald enquête lui aussi sur l’exil. Cette œuvre, publiée en allemand en 1992, la première de l’écrivain à avoir été traduite en français (1999), a connu une succès important, qui lui a valu plusieurs prix et une reconnaissance internationale. L’auteur y rassemble quatre histoires, intitulées d’après le nom de leur protagoniste, quatre histoires d’hommes exilés, que le narrateur, qui a été lié à chacun d’entre eux, tente de reconstituer, à travers ses propres souvenirs, mais aussi à travers des entretiens menés auprès de leurs proches et des photographies ou des documents trouvés, reproduits en partie dans le livre.

>suite

[1] W.G. Sebald, Austerlitz, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Paris, Gallimard, « Folio », p. 109.
[2] Un extrait du film et une interview de Georges Perec et Robert Bober sont consultables sur le site internet de l’INA aux adresses suivantes : ici et ici.
[3] Pour davantage de précisions, on se reportera à l’analyse très complète que proposent A. Chauvin et M. Madini, dans leur article intitulé « La remontée des images, sur les Récits d’Ellis Island », dans Le Cabinet d’amateur, n°6, Toulouse, Presses universitaires du Mirail-Toulouse, décembre 1997, pp. 39-81.