Calumnia, De famosis libellis et
ripostes aux attaques injurieuses :

la verve satirique de l’emblème
- Valérie Hayaert
_______________________________
pages 1 2 3 4 5
ouvrir cet article au format pdf
résumé

Fig. 1. A. Alciato, « Inanis impetus », Emblemata,
1584

Fig. 2. A. Alciato, « Imparilitas », Emblemata, 1551

Fig. 3. A. Alciato, « Aemulatio impar », Emblemata,
1550

Fig. 4. A. Alciato, « Doctorum agnomina », Emblemata,
1584

Fig. 5. P. Coustau, « In perfunctoriè iudicantes »,
Pegma, 1555

Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon,
vous n’en sortirez pas vivant (Fontenelle)

      L’emblème est bien souvent le vêtement commode d’une attaque voilée. Pour qui sait lire, la charge ne manque pas de sel, pour qui sait la composer, le plaisir du trait décoché, telle la flèche du Parthe, en est décuplé. Emblematum libellus est un des nombreux titres du recueil d’Alciat, tel qu’il a été édité et réédité sans cesse tout au long de l’âge moderne. Or le potentiel satirique [1] de ce « libelle » est parfois gommé, dans la mesure où les cibles allusives qui ont motivé certaines de ces pièces incisives ne sont plus identifiables aujourd’hui. Les ennemis d’André Alciat ont tout du chien qui aboie à la lune (embl. Inanis impetus, fig. 1), ils ne peuvent ternir sa réputation : il les écrase, comme le faucon domine les oies et les canards (embl. Imparilitas, fig. 2). Le corpus des recueils d’emblèmes, longtemps abandonnés au seul souci des bibliophiles et autrefois négligés par la recherche, permet de rendre compte des traces concrètes d’une mens symbolica qui s’efforce de transposer en signes iconiques un contenu notionnel ou conceptuel. Cet article vise à affiner une première étude conjointe des ouvrages [2] de deux juristes humanistes [André Alciat, Emblematum liber, 1ère édition, Augsbourg, Steyner, 1531, et Pierre Coustau, Pegma cum narrationibus philosophicis, Lyon, Macé Bonhomme, 1555] pour évaluer dans quelle mesure le modèle épistémique du droit, inventif et créateur, pénètre alors ces recueils écrits aux heures d’otium, en marge du commentaire, de l’emendatio du Corpus Juris Civilis et des charges habituelles d’un juriste et avocat du premier seizième siècle. Difficile de ne pas remarquer combien certaines des pièces d’André Alciat et de Pierre Coustau renouent avec le ton cru de la verve épigrammatique autrefois chère à Martial. Dans la mesure où le montage de l’emblème fonctionne comme un cadre ou même un cadrage [3], le sel de l’épigramme consiste précisément à développer, sous forme d’allusion, une de ses applications possibles : celle d’un dispositif satirique qui révèle tel ou tel vice selon l’échelle métaphorique d’une lunette grossissante. Il n’est pas anodin dans cet esprit de rappeler que lors de festivités aristocratiques au siècle suivant, l’emblème a parfois servi matériellement de cible, lors de tirs en campagne où chaque joueur se devait de tirer au sens propre sur des panonceaux emblématiques dessinés à cet effet. Entre la flèche du Parthe et les sagettes empennées d’une joute d’aristocrate, le contexte est bien différent, certes, mais le dispositif est semblable : dans les deux cas, il s’agit de faire mouche. Cet article se propose d’examiner les spécificités de cette verve satirique, d’en éprouver le caractère corrosif et d’en étudier les usages, lorsque celle-ci s’inscrit dans le cadre iconotextuel de l’emblème.

Des limites juridiques du libelle

      La préface des Emblèmes Divers [4] de Jean-Jacques Boissard souligne l’omniprésence du registre encomiastique qui caractérise ce genre moral, tout en le reliant au contexte du temps : « j’y louange les bons, j’y blasme les pervers,/ J’y blasonne la bonne et maligne coustume ». Pour Alciat et Coustau, auteurs d’emblèmes et juristes de profession, la nécessité de répondre aux libelles et aux attaques injurieuses dépasse la « petite affaire privée » : de par leurs intérêts professionnels, ils n’ignorent pas les limites juridiques de l’injure, du libelle et de la calomnie. Habitués à en préciser les dispositions légales et les enjeux éthiques, chacun d’eux attache un souci particulier à démêler la bona fides de chaque parole ou serment prononcé. Entre libelle, pasquinade et emblème, quelles sont les modalités énonciatives et pragmatiques de la rhétorique du blâme ? L’injure est-elle anonymée, inscrite dans l’espace public, imprimée et distribuée sous forme de placards ? Si la statue antique du Pasquin servait, à Rome, de réceptacle aux billets vengeurs du tout venant de la société d’alors, quels sont les usages contemporains de l’épigramme satirique ?
      Alciat cultive sans relâche l’art du paradoxe, les ressources de l’écriture oblique, la dérision subtile [5], il n’y a qu’à lire ses Paradoxa pour prendre la mesure de son esprit léger et rieur, l’ironie est bien souvent un pacte de lecture implicite : le jeune Alciat tourne en dérision la profession juridique toute entière à travers un usage particulièrement heureux du calembour polyglotte : diatribe « Contre Oenocrates » c’est-à dire vinosus, d’après l’étymologie, dans l’emblème Aemulatio impar (fig. 3), litanie des défauts des « professionnels de la profession » dans l’emblème Doctorum agnomina (fig. 4) : la ronde burlesque des professeurs côtoyés fait pendant à certains vers composés à l’occasion de la mort d’hommes illustres en l’honneur du candidat à qui Alciat conférait le diplôme de Docteur [6]. Dans ces épigrammes conservées à la Bibliothèque Trivulzienne, Alciat n’omet aucun type comique : il se moque du besogneux et du dédaigneux, de l’abscons et de l’obséquieux ; ailleurs, il émaille sa correspondance de traits d’esprit sous la guise d’une allégorie de Jactance, Vanité ou Bêtise.
      Cet esprit volontiers railleur pénètre les matières les plus austères. Dans ses commentaires sur le Digeste, le va-et-vient est constant entre l’interprétation du droit romain et les préconisations sur les questions les plus directement liées à son quotidien et à celui de ses pairs. Alciat signale ainsi l’intérêt public de telle ou telle réglementation, en particulier, comme l’a remarqué Paul Viard, « l’interdiction pour un fabricant, un faber, d’installer des ateliers près d’une école afin de ne pas gêner le professeur et les étudiants » [7]. Un chapitre entier des ses Paradoxa, de ses Dispunctiones et un autre de ses Parerga est consacré à la question, sensible alors, des honoraires des avocats et des professeurs [8].

Des cibles contemporaines

      Satires ad hominem, ou bien ad mulierem, certaines pièces du livre d’emblèmes d’Alciat et certains pegmes de Pierre Coustau (fig. 5) sont très directement liés à une cible contemporaine. C’est ce point qu’il nous faut développer, pour en mesurer l’éventuelle valeur heuristique. Entre les pièces de jeunesse à la tonalité scatologique (In Bifum, notamment [9]) et les épigrammes écrites à l’âge mûr, Alciat décline toute la palette d’une vis comica décidément bien ancrée dans la réalité du temps. Coustau donne quant à lui un tableau particulièrement acerbe de la condition féminine, à propos notamment de ce que le Digeste appelle sa deterior conditio (Digeste, 1.9.5). Le Pegme contient plusieurs invectives à charge fortement satirique, à grand renfort de synecdoques dégradantes (cunni, vulvi deviennent obscènes lorsqu’ils désignent le tout par la partie [10]). Les motifs habituellement allégués en droit romain pour asseoir la position d’infériorité des femmes reposent sur leur prétendue levitas, fragilitas ou infirmitas. Elles sont exclues de tout un éventail d’actes juridiques. Coustau souscrit aux raisons souvent invoquées pour légitimer cette exclusion de facto. La femme doit se cantonner au rôle de gardienne de la pudicitas, elle-même garante de la patrilinéarité : Digeste (glose), 23.2.43 : In muliere maior honestas requiritur. Ce qui caractérise néanmoins Coustau n’est pas de fournir le catalogue habituel des poncifs sur la prétendue imbecillitas du genre féminin. Dans la pièce [11] « Contre les mœurs de ce temps. Femme souveraine et femme soldat », Coustau propose trois épigrammes au lieu d’une, la dernière étant intitulée « Problema ». Il soumet à son lecteur diligent, habitué aux nœuds souvent difficiles de l’interprétation du droit romain, une question paradoxale autour d’une application ironique du sénatus-consulte Velléien, assortie d’un jeu de mots sur le nom de Velléius Tutor, l’auteur de cet antique décret.

>suite

[1] P. Goodrich, Satirical Legal Studies. From the Legists to the Lizard, Michigan Law Review, vol. 103, 2004, p. 307.
[2] Pour une description bibliographique exhaustive des éditions de ces deux recueils, voir Alison Adams, Stephen Rawles et Alison Saunders, A Bibliography of French Emblem Books, Genève, Droz, 1999.
[3] D. Russell, Emblems, Frames and Other Marginalia. Defining the Emblematic, Emblematica, An Interdisciplinary Journal for Emblem Studies, vol. 17, 2009, pp 1-40.
[4] Jean-Jacques Boissard, Emblematum Liber, Francfort, 1593 : quatrain dédicacé à Catherine de Heu, pièce liminaire au verso de Aij.
[5] Alciat se moque par exemple des cours du jurisconsulte Paulus Picus a Monte Pico, malgré l’estime qu’il témoigne envers ses consultations par ailleurs. Dans la pièce Agnomina Doctorum, il ridiculise l’expression prétendument  absconse de Picus, qui lui aurait valu le sobriquet de Labyrinthe: « Obscurus et confusus, ut Picus fuit, Labyrinthus appellabitur. »
[6] Ms non autographe, n. 1168, scaff. 84, palch. 7, étudié pour la première fois par Dante Bianchi, L’Opera letteraria e storica di Andrea Alciato, dans Archivio storico Lombardo, 1913, Anno XL, Fasc. XXXIX, Milano, Fratelli Bocca, pp. 83 et s., cité par Paul-Emile Viard, André Alciat, 1492-1550, Sirey, 1926, p. 333.
[7] C. sur Dig., 24, 3, Solut. matr. quemad. dos petatur, l. 1 (Opera, I, 479), cité par P.-E. Viard, p. 151.
[8] Paradoxa, II, 14 ; Dispunctiones, III, 9 ; Parerga, V, 27.
[9] D. Drysdall a analysé en détail cette épigramme de jeunesse, dont le seul exemplaire connu se trouve à la bibliothèque de Bergame, à paraître, Emblem Studies Conference, Winchester (juillet 2007) : le comique scatologique cultivé par le jeune Alciat est sans doute une imitation directe d’Aristophane.
[10] Voir In tempora et mores. Mulier imperator et mulier miles, seconde épigramme (Aliud), v. 1 et Problema, v. 1. et l’introduction bio-bibliographique, par Alison Saunders sur le site : Glasgow University Web Site.
[11] Cette pièce a déjà fait l’objet d’une étude détaillée. Permettons-nous de renvoyer à notre article, « De l’art de la jurisprudence à celui de l’emblème chez André Alciat et Pierre Coustau: aequiparatio, acumen et satire »  à paraître dans les actes du colloque des 50 ans de la Fisier, Bruxelles et Liège, mars 2007.