Cette voix qui a inspiré Catherine Breillat
- Julie Beaulieu
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résumé

C. Breillat, Anatomie de l’enfer, 2004

Mise en contexte

      « La pornocratie, c’est le pouvoir obscène des femmes qui n’ont pas de pouvoir », explique la scénariste, réalisatrice et écrivaine française Catherine Breillat dans un entretien qui fait suite à la parution de son récit Pornocratie (Denoël, 2001) [1]. « C’est cette peur de la pornocratie qui excluait les femmes de la cité. Le territoire de l’obscénité est ce qui fait peur aux hommes, car appartenant au domaine de l’organique. Le sexe des femmes était associé à cette horreur-là, qui renvoie à la peur de son propre corps », renchérit-elle [2]. Ce récit qui explore la construction de l’identité féminine et masculine à travers des propos et un imaginaire sexuellement explicite a donné naissance au film Anatomie de l’enfer (2004). Mais contrairement à son adaptation filmique, Pornocratie n’a pas souffert d’une mauvaise presse bien que certains critiques aient relevé l’utilisation d’éléments de nature pornographique [3].
      Plus que l’imaginaire du texte, propre à chaque lecteur, la représentation cinématographique impose une image au spectateur. Il en va ainsi du film Anatomie de l’enfer dont la mise en images de la sexualité demeure insoutenable, voire inacceptable pour un public dont les attentes sont visiblement trompées. En effet, le caractère pornographique de la mise en scène « plus vraie que nature » d’Anatomie de l’enfer déstabilise et choque les spectateurs qui se heurtent à un film austère, hermétique et trivial, mais aussi repoussant, à l’exemple de la scène du tampon ensanglanté dans laquelle l’homme boit le sang de son ennemi dilué dans un verre d’eau (le tampon imprégné du sang menstruel colore l’eau que la femme offre à l’homme). Cette scène, qui a fait couler beaucoup d’encre, demeure une séquence capitale du film : les menstrues participent d’un imaginaire symbolique qui place les femmes au cœur même du dégoût, du mystère comme de la peur que ce sang, métaphore de la blessure comme de la vie, incarne.
      Que le livre évoque le sang menstruel passe encore. Que le film en fasse la représentation choque. Du texte au film, le sang devient obscène. Pour Estelle Bayon, « l’obscénité demeure dépendante du principe chrétien de la honte » [4]. La censure, qui a frappé bon nombre des films de C. Breillat, repose principalement sur la critique de la morale judéo-chrétienne que propose la cinéaste dans ses films. Dans Anatomie de l’enfer, l’entente conclue entre l’homme et la femme, un pacte voyeuriste-exhibitionniste dans lequel l’homme regarde sans toucher celle qui exhibe devant lui ses profondeurs les plus intimes, conduit aux limites de la représentation pornographique. C’est-à-dire que l’ensemble des rapports sexuels ne sont pas simulés mais plutôt agis devant la caméra [5]. Cependant, il faut savoir que les très gros plans sur les organes génitaux ne sont pas utilisés pour montrer la relation sexuelle ou le sexe dans ses moindres détails, et dans le seul but d’un plaisir visuel menant à l’excitation, à l’exemple du film X. Au contraire, l’insertion de scènes plus crues suscite d’abord l’étonnement, mais surtout le questionnement et la réflexion. Car dans ces scènes la parole est souveraine, qu’elle soit directe (proférée par les personnages) ou en voix over (tel un commentaire qui imprègne les images d’une atmosphère particulière). Cette pratique de la voix rappelle toute l’importance que revêt l’emploi du texte dans le cinéma de Marguerite Duras dont C. Breillat s’inspire. Le texte empiète sur les images et leur confère effectivement un pouvoir d’évocation qui dépasse la simple représentation du sexe [6] à l’écran. C’est précisément cette voix qui enveloppe les images, voix durassienne par excellence, qui sera au cœur de la présente réflexion. Quel rôle joue la voix de la narratrice dans Anatomie de l’enfer ? Quel est son apport à la mise en scène de la sexualité et son impact sur le spectateur lors du passage du texte au film ?

Une inspiration durassienne

      L’histoire développée dans Pornocratie est inspirée de La Maladie de la mort, texte de M. Duras, puis reprise dans le film Anatomie de l’enfer par C. Breillat. N’ayant pas réussi à obtenir les droits pour adapter La Maladie de la mort à l’écran, C. Breillat a écrit le texte Pornocratie puis l’a adapté pour le cinéma quelque années plus tard [7]. La mise en scène de Pornocratie et d’Anatomie de l’enfer fait aussi écho à celle des Yeux bleus cheveux noirs, autre texte de M. Duras qui se présente comme la mise en scène d’un théâtre lu [8], à la différence près que l’acte sexuel n’est pas consumé ni assumé par le personnage homosexuel durassien. Dans le texte et l’adaptation filmique de C. Breillat, la possibilité d’un acte sexuel entre l’homme et la femme est dès le départ incroyable, mais pas tout à fait impossible. L’homme, épris d’un étrange désir pour la femme qu’il observe depuis quelques nuits déjà, décide d’approfondir sa connaissance d’elle en pénétrant son corps. C’est à ce moment précis, celui de la pénétration des corps, que les deux êtres se rencontrent pour la première fois. Ce rapport à l’autre, qui passe inévitablement par le rapport sexuel, n’est pas sans rappeler la pénétration du corps d’Aurélia Steiner [9] de même que la rencontre entre la jeune fille et l’amant chinois dans le roman L’Amant [10] . Cette rencontre charnelle, quasi improbable parce qu’inattendue des personnages de C. Breillat, renvoie dans la religion catholique à l’origine même du monde : la rencontre entre Adam (l’homme) et Ève (la femme). La pénétration du corps de la femme par son observateur exprime avec force l’aboutissement d’une quête métaphysique qu’elle entreprend avec lui et d’un commun accord. C’est d’ailleurs ainsi que se conclut le marché entre la jeune femme et l’homme dans les Yeux bleus cheveux noirs. Dans le texte et le film de C. Breillat, la rétribution monétaire garantit la présence de l’inconnu et scelle le contrat : il doit uniquement la regarder, observer sa nudité, la contempler. L’homme est vierge de ce regard sur la femme, dangereuse parce que mystérieuse à ses yeux, lui qui ne connaît que les profondeurs du corps masculin.

>suite

[1] C. Breillat, « Censure Catherine Breillat : "Petits plaisirs mafieux" », dans L’Humanité, 19 novembre 2001. Lire l’article en ligne.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] E. Bayon, Le Cinéma obscène, Paris, L’Harmattan, « Champs visuels », 2007, p. 74.
[5] La réalisatrice Jeanne Labrune parle de « sexe agi » en référence aux scènes pornographiques insérées dans des films dits « réguliers ». Voir son article « Entrons dans l’âge adulte du sexe au cinéma », dans Libération, 6 juillet 2000. Lire l’article en ligne.
[6] M. Duras, La Maladie de la mort, Paris, Minuit, 1983.
[7] Voir l’article de S. Frankoz, « Anatomie de l’enfer et Maladie de la mort. À propos d’un film de Catherine Breillat et d’un livre de Marguerite Duras », Psychanalyse-Paris.com, 29 avril 2006. Lire l’article en ligne.
[8] M. Duras, Les Yeux bleus cheveux noirs, Paris, Minuit, 1986.
[9] M. Duras, « La pénétration du corps d’Aurélia Steiner », dans Les Yeux verts, Paris, Éditions de l’étoile/Cahiers du cinéma, 1996, pp. 90-91.
[10] M. Duras, L’Amant, Paris, Minuit, 1984.