Le dictionnaire d'Yvetot*
- Thora van Male
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résumé

      Lorsque j’ai entrepris, au début des années 2000, d’étudier l’illustration ornementale des dictionnaires français, ce domaine était totalement inexploré. Le seul travail voisin était la somme de Ségolène Le Men au sujet des abécédaires [1]. Si la matière première de nos deux entreprises a comme dénominateur commun d’être fondée sur l’intersémiotique et sur le « A comme …, B comme … », elles se distinguent nettement. Les abécédaires sont destinés aux enfants dans un but pédagogique, alors que les illustrations ornementales lexicographiques sont destinées… à quoi, au juste ? Voilà une question sur laquelle je me penche depuis quelques années maintenant [2].
      Ne trouvant pas dans l’ouvrage de Ségolène Le Men de mot-outil satisfaisant pour nommer cette image intersémiotique, je me suis attachée, dans un premier temps, à créer l’outil qui permettrait d’étudier cet objet. En m’appuyant sur des réflexions sur les icônes russes, et sur l’iconostase, j’ai forgé le mot iconophore : image dont le premier trait pertinent est constitué par la lettre initiale de son référent. Je conçois la lettre-icône, le plus souvent une majuscule majestueuse, comme le point focal de l’ornement, autour de quoi tourbillonnent les images. Cette lettre possède à la fois une fonction centrifuge (elle rayonne sur tout ce qui l’entoure) et centripète (tout ce qui l’entoure se dirige vers elle) [3].
      Restait à établir une règle pour déterminer quels dictionnaires feraient partie de mon corpus, et lesquels seraient rejetés. Naturellement, les grandes lignes étaient aisément établies : les dictionnaires encyclopédiques en plusieurs tomes tombaient dans mon escarcelle, de même les dictionnaires à thématique franchement adulte (Dictionnaire des Armées de Terre et de Mer, Dictionnaire pittoresque de marine, Dictionnaire d’économie domestique, Dictionnaire du blason [4]). Seraient exclus les dictionnaires scolaires, et ceux dont le titre indique clairement qu’ils sont destinés à un public d’enfants. Et les dictionnaires « entre deux » : les inclure ou les exclure ? Et selon quels critères ?

Dictionnaire pour enfants ? Dictionnaire pour adultes ?

      Un de ces dictionnaires « entre deux âges », si je puis dire, est celui de René Normand publié à Yvetot en 1934 : Dictionnaire encyclopédique complet. L’ouvrage est illustré par Raphaël Brault [5]. C’est un dictionnaire en un seul volume (942 pages, reliure souple [6]). Dans la préface, Normand annonce dès la première ligne : « Ce dictionnaire est destiné aux écoliers ». Aïe ! Pour enfoncer le clou, figure en vis-à-vis une photographie d’un sage écolier (fig. 1 ). Quel âge a-t-il ? Sept ans ? Dans le texte qui accompagne la photo, on demande à cet enfant d’examiner de près le dictionnaire, histoire de dégotter d’éventuelles erreurs, contre récompense [7].
      Pour m’être bagarrée vigoureusement avec l’identification des ornements iconophoriques de ce dictionnaire, j’ai acquis la conviction qu’ils n’étaient pas destinés aux enfants. Ce serait trivial – et peu seyant pour un texte écrit par une universitaire – d’affirmer que ma conviction était acquise par pifométrie ; mais c’était tout de même un peu cela ! La phrase par laquelle Normand concluait la préface n’était qu’à moitié rassurante : « Ajoutons que ce dictionnaire n’est pas exclusivement destiné aux écoliers. Quoique simple dans ses définitions, il est suffisamment complet pour être utilement consulté par ceux qui désirent avoir sous la main une encyclopédie peu encombrante ».
      Je souhaiterais donc profiter de l’invitation qui m’est faite par Textimage pour aborder posément les ornements iconophoriques de ce curieux dictionnaire, en commençant par la question de savoir s’il occupe une place légitime dans mon corpus de dictionnaires pour adultes.
      Avançons sur deux fronts : celui des ornements eux-mêmes, et celui des définitions. Pour ce faire, je propose de comparer l’ouvrage de Normand à deux dictionnaires : l’un pour enfants, l’autre pour adultes, respectivement le Dictionnaire des débutants (1949) et le Petit Larousse de 1936 [8].
      Une question préalable : est-il légitime d’affirmer que le Dictionnaire des débutants est un ouvrage pour enfants ? L’introduction de cet ouvrage précise bien que le public visé est constitué par des enfants âgés de huit à onze ans. Mais nous savons qu’il faut prendre ce type d’affirmation avec un grain de sel ! Un coup d’œil aux ornements, cependant, ôte le doute :

      Ce point étant acquis – les ornements du Dictionnaire des Débutants le classent bien dans la catégorie des ouvrages pour enfants – nous pouvons tenter de situer le dictionnaire de Normand, dans le continuum entre dictionnaire pour enfants (le DDD) et dictionnaire pour adultes (le Petit Larousse). Commençons par les iconophores eux-mêmes.

  dictionnaire   nombre d’iconophores [11]
  Normand [12]   305
  Dictionnaire des débutants [13]   99
  Petit Larousse [14]   1102

      Le dictionnaire de Normand possède 32 iconophores en commun avec le DDD, et 132 en commun avec le Petit Larousse ; convertis en pourcentages par rapport au nombre total d’iconophores dans le Normand, respectivement 10 et 42%. De ce pur point de vue statistique, le Normand penche, par ses ornements, davantage du côté du dictionnaire pour adultes.
      Quant au contenu des ornements, le choix des iconophores ne semble pas traduire un penchant particulièrement « enfant » (le seul renvoi au monde enfantin serait constitué par les deux jouets à J [15]). Bien au contraire, il figure parmi les ornements une foultitude d’objets soit difficiles à identifier – c’est-à-dire que l’on a du mal à déterminer ce qui est représenté – soit pas très connus. Vous, connaissez-vous l’utinet ou l’uchiwa ? Savez-vous à quoi ressemblent une drille, un diffuseur ? Sauriez-vous reconnaître les armes de Kharkof ? Nous y reviendrons.
      Par ailleurs, aucun enfant n’est représenté dans les ornements (14 adultes y trouvent leur place) [16]. Du point de vue de la forme, le trait, un peu grossier, ne semble pas du tout correspondre à celui que l’on associerait à un livre pour enfants.
      Tous ces faits me conduisent à la conclusion suivante : les ornements de ce dictionnaire ne représentent pas un monde d’enfants ni un monde pour enfants.

 

>suite

* Je tiens à remercier Josette Gaufillier qui m’a fait connaître ce dictionnaire, relativement rare, et m’a fourni une aide inestimable dans le déchiffrage de ses iconophores. Je ne peux m’empêcher de penser aux premières lignes de la chanson :
« Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire
Et couronné par Jeanneton
D'un simple bonnet de coton
Dit-on ».
[1] Les Abécédaires français illustrés du XIXe siècle, 1984. S. Le Men analyse en profondeur les abécédaires, l’axe principal étant les fonctions pédagogiques, les modalités d’apprentissage – implicites  et explicites – ainsi que les thèmes de lecture véhiculés par ces petits ouvrages. Elle en établit une typologie et évoque longuement la manière dont ils « permettent à la société d’assurer la reproduction de ses mœurs et de transmettre ses conduites et ses croyances ». (p. 308)
[2] Mon article « Dessins et desseins : l’illustration ornementale du Grand Dictionnaire de Pierre Larousse » (Actes des deuxièmes journées allemandes du dictionnaire, 30 septembre 2009, pp. 307-320) adresse précisément ces deux questions.
[3] Voir la bibliographie en fin d’article pour les références de mes publications sur l’iconophore.
[4] Une bibliographie complète des dictionnaires ornés d’iconophores est disponible sur le site Art Dico : http://artdico.upmf-grenoble.fr/.
[5] Fait relativement rare, le nom de cet illustrateur figure sur la page de titre de l’ouvrage, avec la mention « Sociétaire et Délégué des Artistes Normands ». Les initiales RB figurent dans chaque ornement. Cet illustrateur était, semble-t-il, un grand nom dans le milieu de l’art normand de la première moitié du XXe siècle. Il a mis en page et illustré Il était une fois un roy d’Yvetot – essai de vulgarisation historique, de René Dumontier (1937). Brault était aquarelliste à ses heures, et les sujets de ses tableaux avaient fréquemment un lien avec la Normandie.
Conformément à ce que j’ai pu constater dans les ornements lexicographiques d’autres dictionnaires, la série de Brault comporte un certain nombre de clins d’œil, entre autres par la présentation de ses propres initiales dans l’iconophore initiales à I, et de nouveau sur le livre à L et la timbale à T.
[6] Plutôt rare pour un dictionnaire de l’époque.
[7] Le premier dictionnaire interactif ? À craindre que non, puisqu’il n’y a pas eu de ré-édition.
[8] Encore que, on le sait, on n’est pas obligé d’atteindre un grand âge pour consulter le Petit Larousse ; et tout le monde a un souvenir du moment passé avec grand-père autour de son Petit Larousse d’antan. On pense à Christian Lacroix.
[9] Ce dictionnaire comporte vingt-trois bandeaux (V et W, ainsi que X, Y et Z sont réunis).
[10] Qui compte 24 ornements en tout, X, Y et Z étant réunis en un seul bandeau.
[11] J’inclus dans le décompte les éléments rebelles que je n’ai pas encore réussi à identifier avec certitude : une bonne vingtaine chez Normand, et cinq ou six pour les Petit Larousse (dont plusieurs ne sont peut-être pas pertinents). Quant au Dictionnaire des débutants, tous les iconophores ont été identifiés.
[12] Vous l’avez compris, son Dictionnaire encyclopédique complet, 1934.
[13] Première édition, 1949.
[14] Édition de 1936.
[15] Le Petit Larousse en propose également à J.
[16] J’ai constaté que les ornements divisés en casiers offrent moins de représentations de la personne humaine que ceux qui proposent des scènes se voisinant de façon plus floue.