O Révolution :
Du calligramme à l’OLNI
- Pierre Duplan
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résumé

Fig. 1. Simmias de Rhodes, La Hache

Fig. 2. G. Apollinaire, Cœur, couronne et miroir, 1918

      Le calligramme est un texte, le plus souvent poétique, connu déjà dès le IVe siècle avant J.C. sous le terme de vers figurés, pratiqué par le poète Simmias de Rhodes, premier auteur connu de vers rimés. Le mot rassemble calligraphie, la belle écriture, et idéogramme, le signe graphique qui représente un sens. Il s’ensuit que la disposition des mots écrits représente une figure qui évoque le thème : la vision globale de l’image précède la lecture détaillée du texte. Les trois pièces de Simmias, Les Ailes, L’Œuf et La Hache (fig. 1), combinent longueur variable des vers et contrainte linéaire de l’alphabet pour recomposer la forme de l’objet décrit, « comme si les tracés d’une paire d’ailes, d’un œuf ou d’une hache impliquaient chacun un mode de versification qui lui était approprié », remarque Jérôme Peignot. La typographie, évidemment moins souple et moins libre que l’écriture manuscrite, puisque les lettres en plomb sont indéformables, s’efforcera malgré tout de conserver l’esprit de ces textes : la dive bouteille, poème attribué à Rabelais, s’inscrit dans la forme bouteille. En 1918, Guillaume Apollinaire publie la première version des Calligrammes, recueil typographique de vers figurés qui renoue avec la tradition antique et profite des expériences de ses amis peintres futuristes à la recherche des mots en liberté (fig. 2). Aujourd’hui l’habitude est prise de baptiser objet non identifié, toute création nouvelle qui déplace les lignes et bouscule les traditions. Premier OVNI, la soucoupe volante, assimilée à la catégorie des aéronefs, bien que dépourvue d’ailes, et sans identification, puisque d’origine inconnue.
      La catégorie Livre réunit des objets constitués d’un assez grand nombre de feuilles portant des signes destinés à être lus. Quel que soit le contenu, l’auteur du texte, à l’abri de conventions établies pour faciliter la lecture, propose « quelque chose de nouveau et de vrai ; c’est sa seule excuse », précisait Voltaire. L’imprimeur, au sens le plus large, réalise industriellement, à de multiples exemplaires identiques, un objet fini adapté à des conditions d’utilisation variables selon le contenu, subordonné dès sa naissance à la dictature de l’angle droit, condition d’une lisibilité exemplaire, pour le lecteur, et pour l’imprimeur, d’une fabrication rigoureuse.

Préparer la lecture

      Sans état d’âme, l’ordinateur écrit ce que l’homme lui commande : de gauche à droite et de haut en bas, en lignes horizontales, pour les langues occidentales ; pour les langues orientales, de haut en bas et de droite à gauche, en colonnes verticales. L’hébreu et l’arabe, s’écrivent en lignes horizontales orientées droite/gauche. Évidemment ce sens de l’écriture est aussi le sens de lecture. Trois acceptions pour la formule :
      1/ La direction : évoquée à l’instant. Il suffisait à Léonard de Vinci d’inverser le sens de son écriture, lisible dans un miroir, pour transformer l’aspect du texte, ce qui le protégeait des lecteurs indiscrets ou des inquisiteurs.
      2/ La signification textuelle : les mots se combinent, selon des règles grammaticales incontournables, connues de l’auteur et du lecteur, spécifiques de la langue utilisée.

      3/ La signification typographique : jusqu’à l’invention de la lettre mobile, l’écriture des manuscrits perpétue des modèles liés à des contenus ; toute altération de forme, les abréviations, par exemple, suppose une connivence entre scribes et lecteurs.
      La typographie proposera rapidement des styles associés à des invariants caractéristiques : l’italique émane de l’écriture soignée des chancelleries ; les capitales s’inspirent des inscriptions lapidaires romaines ; les bas-de-casse régularisent l’écriture caroline ; de même la version grasse des caractères mettra en scène les produits dans l’affichage et la réclame, comme les événements exceptionnels, à la une des quotidiens. Ce métalangage est une valeur ajoutée par le typographe, au sens des mots utilisés.

La dictature de l’angle droit

      La conception de la page et la fabrication du livre passent par l’utilisation de systèmes géométriques perpendiculaires ; la fragilité des lignes composées en lettres mobiles réunies en paquets rectangulaires plus ou moins homogènes, nécessite des habillages rigides, susceptibles de résister aux manipulations inévitables de la forme imprimante : transport, encrage, tirage, stockage… La verticale et l’horizontale garantissent des constructions presque indéformables et un repérage facile.
      D’ailleurs pendant plusieurs siècles, cette rigueur orthogonale préside à toutes les répartitions de textes et d’illustrations dans la page imprimée. Les inventions successives de l’impression offset et de la photogravure, puis de la photocomposition abolissent ce dictat : au début du XXe siècle, les artistes qui désirent remettre en cause les conventions typographiques, mouvement Dada en France, Suprématistes en Russie ou Jan Tschichold en Suisse, inventent une écriture typographique affranchie, lignes de texte obliques, courbes, décalées et de dimensions variables.
      L’espace de leurs pages n’est plus géré par la symétrie ; il s’organise, pour fonctionner en tensions et contrastes, à la recherche de compositions spectaculaires, images globales qui orientent le lecteur vers une signification que confirmera la lecture détaillée du texte.

Le conservatisme des lecteurs

      Les libertés typographiques que l’ordinateur suscite ont transformé le paysage de l’écrit : la page imprimée du magazine s’est rapprochée de la page-écran de Télévision ou d’Internet, immatérielle, nomade et fonctionnelle, adaptée à une consommation rapide. Respectueuse des premiers principes, chaque double page installe sa mosaïque de textes et d’images ; la succession est dynamisée, en tête, par des images à fonds perdu, qui font irruption par la gauche ; en pied les images sortent, dans le même élan, à droite, pour inviter le lecteur à tourner la page. Feuilleter une revue ou zapper devant un écran ressortirait du même comportement, à la recherche d’une émotion ou d’une information qui accroche. Il est remarquable d’ailleurs, que la multiplicité des chaînes à disposition, la facilité d’accès instantané par les écrans tactiles, les iPods qui offrent le choix d’une lecture verticale ou horizontale de la même image, incitent les consommateurs à regarder plus qu’à lire.
      Dans ces conditions, difficile d’inventer de nouvelles présentations de textes, mis à part les simplifications d’orthographe des SMS, pour raison d’espace et de rapidité d’écriture, avec les téléphones portables. Si presque tous les écrivants ou écrivains abandonnent crayon, stylo, encre et papier, au profit de la frappe vers l’écran de l’ordinateur, ils produisent encore des lignes qui emplissent des pages, qui seront rassemblées en cahiers, réunis pour faire un livre, pratiquement comme Gutenberg.

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