L’Art Nouveau à travers champs 

 

Il s’agit d’abord de retracer l’histoire de la rencontre des écrivains français avec l’Art Nouveau, du début des années 1890 aux premières décennies du XXe siècle. C’est essentiellement autour de l’œuvre de verre d’Emile Gallé que se cristallisent ces premiers échanges (1890-1895). Les années 1895-1900, qui occupent le cœur de cette partie, sont la période de consécration et de contestation de l’Art Nouveau : alors que Jean Lorrain et Robert de Montesquiou tentent d’annexer Lalique à l’esthétique décadente, la crise des valeurs symbolistes qui recompose le champ littéraire dans les dernières années du siècle reconfigure aussi les usages littéraires de l’Art Nouveau. Les tenants d’un renouveau poétique, réunis sous le signe de nouvelles valeurs telles que la simplicité, la nature et la clarté, trouvent dans l’Art Nouveau et sa tentative de réconcilier l’art avec la vie une solution possible aux errements d’un Symbolisme qu’ils jugent obscur et stérilisant.

La première décennie du XXe siècle est marquée par un progressif désintérêt des écrivains pour un Art Nouveau qui amorce lui-même un lent déclin, incapable de surmonter ses contradictions et de donner naissance à un véritable art social. Dès les années 1910, l’Art Nouveau se fige, dans les discours et les représentations, en style d’époque dont les excès sont fréquemment imputés à ses affinités littéraires. Le topos d’un style décoratif 1900 poussé sur le terreau d’une littérature déliquescente est au centre d’un vif débat littéraire et esthétique au début des années 1930. Fustigées par les tenants d’un retour à l’ordre classique, les arabesques du décor et du style 1900 sont dans le même temps redécouvertes par les surréalistes qui y voient les prémices de la beauté convulsive dont ils rêvent.

 

Imaginaires littéraires de l’Art Nouveau

 

La deuxième partie s’intéresse aux imaginaires littéraires suscités par l’Art Nouveau, dès lors envisagé comme thème littéraire et motif du discours social. Deux grands imaginaires sont explorés. Le premier construit un merveilleux Art Nouveau et s’appuie sur les formes végétales, leurs élans et leurs métamorphoses, pour mettre en scène l’irruption miraculeuse du nouveau. Ce merveilleux repose également sur une rêverie matérielle : le four du verrier, les mystères des arts du feu et les secrets du monde sous-marin fournissent une série de motifs aux contes de l’atelier, brefs récits merveilleux qui circulent entre la critique d’art et le roman de la fin du xixe siècle.

L’objet Art Nouveau se pare également d’une aura qui en fait le dépositaire d’un fragment du monde ou du moi. A rebours de l’émerveillement et de la surprise charmée, l’imaginaire végétal peut devenir angoissant, proliférant et suffoquant. De nombreux textes, polémiques ou satiriques, mettent en scène des objets et des meubles Art Nouveau menaçants et agressifs, des intérieurs qui se retournent contre leurs habitants. Ce que beaucoup appellent alors le « modern style », visage grimaçant d’un style moderne dévoyé, constitue le second type d’imaginaire qui a retenu notre attention. Accusé d’être un art cosmopolite et informe, exubérant et outrageusement compliqué, le « modern style » brouille toutes les catégories et toutes les frontières, encourage toutes les inversions et tous les renversements de l’ordre.

 

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