Exploration d’horizons lointains et
découverte des pays étrangers dans
les bibliothèques « de instrucción y
de recreo
 » en Espagne (1867-1930) :
écriture et réception dans des collections populaires et jeune public

- Catherine Sablonnière
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Une orientation similaire de la lecture vers la connaissance des coutumes d’autres peuples est formulée dans le descriptif du roman París en América [Paris en Amérique] d’Edourad Laboulaye, qui permet, selon l’éditeur, de connaître les coutumes nord-américaines. La confrontation de ces annonces à la réalité des récits révèle sans doute une forme de légèreté dans ce que l’on pourrait concevoir comme la « connaissance du pays » que ces romans apportent. En effet, les romans de Mayne Reid sont essentiellement des récits de chasse, la nature et les espaces à découvrir étant promesse d’aventures inédites. Les débuts de romans correspondent à l’exposé d’un projet de voyage ou de chasse, de l’envie irrépressible de certains personnages d’aller tuer de nouvelles espèces encore inconnues, d’aller franchir des montagnes hostiles et de se frotter à des populations indigènes avec des intentions peu fraternelles. Le roman d’Alexandre Dumas De Paris à Astrakhan, publié en France en 1862 et édité dans la BEIR en 1868, est présenté comme utile au lecteur espagnol qui se doit de connaître un peuple (moscovite) qui occupe une place grandissante dans l’Europe de cette époque. Dans Paris en Amérique de Laboulaye, il s’agit du voyage d’un Parisien en Amérique suite à l’intervention d’un medium qui magnétise l’auteur du récit et le transporte directement en Amérique : ce récit, en mettant en contrepoint coutumes françaises et américaines, vise plutôt la satire de la France du Second Empire [23]. Il y a dans ce roman un intérêt indéniable pour le monde contemporain, qui contraste avec l’approche très historique du monde qui était propre aux collections de la période précédente. En effet, dans La Correspondencia de España (26 novembre 1868), la présentation de l’ouvrage laisse libre cours à la célébration des Etats-Unis, « grande république », et vante les mérites d’un roman « civilisateur » et d’« actualité ». Alors que la révolution de septembre 1868 a libéré l’expression de nouveaux projets politiques pour l’Espagne, la perception des romans d’aventure peut être interprétée à la lumière du développement contemporain d’un discours sur la régénération nécessaire de la culture espagnole et du pays, afin de l’ouvrir à la modernité. Le terme « régénération » apparaît d’ailleurs dans l’article cité ci-dessus : « este libro parece escrito para los momentos de regeneración política y social de un país un cuyo caso se encuentra hoy España » [24]. Ce nouvel intérêt pour les nations étrangères, qui offrent matière à comparaison et à réflexion pour les Espagnols, est plus manifeste dans la seconde collection, héritière de la première, qui compose cette étude : la Biblioteca de Instruccion y recreo de l’éditeur Medina y Navarro. Le journal La Correspondencia, qui en assure la promotion, lui donne une portée nouvelle en 1885, en affirmant qu’un des objectifs est la « moralización de las clases infantiles, pobres y trabajadoras » [25] (la moralisation des classes infantiles, pauvres et travailleuses), marquant ainsi l’évolution du lectorat de la collection qui revendique, davantage que la BEIR, une mission de vulgarisation et d’éducation populaire et de la jeunesse. L’essentiel de la collection reste composé des romans d’aventure de Jules Verne et Mayne-Reid, mais la réception de ces romans est tournée vers le bénéfice éducatif, moral et politique que l’on peut en tirer, surtout pour le lectorat populaire peu éduqué et la jeunesse, dans une dynamique prospective, tournée vers un avenir à construire, un monde plus cosmopolite, plus égalitaire, plus critique aussi envers ses propres coutumes et traditions.

Cet élan mérite d’être nuancé. Les Poemas de la barbarie [Poèmes de la barbarie] de l’espagnol Aldolfo Llanos y Alcaraz, ardent défenseur de la culture espagnole, correspondent à un récit de voyage en Europe pour dénoncer, à travers les traditions et coutumes locales, la barbarie des civilisations européennes. L’ouverture du roman sur un combat de boxe en Angleterre, auquel assistent des personnages aux noms évocateurs, Tom Sayers [sic], Stevenson et Swift, est l’occasion de revenir sur la notion de « civilisation » et d’inviter à confronter les discours à l’expérience réelle des pays dont la connaissance reste superficielle (et surtout de dénoncer la barbarie de la civilisation anglaise). L’insertion en 1886 du roman dans la BIR donne à l’ouvrage, paru dans les années 1860, une autre portée, puisque l’on imagine que le lectorat de la collection va recevoir le roman à la fois comme une série de « portraits de pays » et une lecture critique des traditions des pays voisins (au profit de la culture espagnole qui, par rapport à elles, n’est pas pire ni meilleure).

La production d’œuvres dépeignant pays et terres lointaines se multiplie et se diversifie au cours du XIXe siècle, avec une préoccupation tôt formulée pour l’adaptation des récits à un lectorat plus jeune.

Tandis que certains romans historiques se voient intégrés dans un corpus de romans « de coutumes », propres à instruire sur les mœurs d’autres peuples, les romans d’aventures qui fleurissent à partir des années 1860 vont constituer un nouveau genre qui mêle connaissances scientifiques et plaisir de la lecture. La mise en collection de ces romans autour des notions d’instruction et de divertissement va permettre de les fédérer, en mettant souvent en avant également la thématique de découverte d’un ailleurs, d’autres terres et d’autres peuples. Certaines collections vont créer un fil conducteur autour de la description des coutumes des pays, d’autres vont chercher plutôt l’exploration et la rencontre avec un monde contemporain en mouvement. Après la révolution de 1868 en Espagne, on observe une modification de la réception des romans d’aventures situés dans des contrées étrangères, avec une invitation à les lire pour leur valeur éducative, documentaire, et formatrice d’un esprit critique. La découverte de l’autre permet ainsi de construire un discours sur sa propre culture. Cette démarche reste cependant marginale au regard de l’importance de la production de romans de tout genre qui envahit les tables des librairies de la fin du siècle. Néanmoins, on peut voir dans ces romans mis en collections instructives l’ébauche d’un projet de collections visant à éveiller la jeunesse à la découverte du monde. La publication, après 1900, de revues illustrées telle Por esos Mundos, Aventuras y Viajes, supplément hebdomadaire de la revue Nuevo Mundo (1900), signale la conquête d’un nouvel espace thématique en réponse à un appétit de lectures sur les voyages, l’aventure et les terres lointaines [26] . Le développement de la photographie contribue à assurer le succès de cette presse de voyages, corollaire d’une offre éditoriale qui continue de nourrir ses catalogues en récits de voyages et en aventures exotiques. Les romans de Mayne-Reid et de Jules Verne forment désormais partie des collections de littérature jeunesse, encore édités dans les années 1930 en Espagne par les mêmes maisons d’édition (Cuesta notamment), même s’ils perdent alors de leur valeur documentaire pour devenir avant tout des « lectures pour la jeunesse ».

 

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[23] Un Chinois qui échange avec le narrateur s’écrie : « Tu n’es pas un Yankee (…) Depuis que tu es ici, je t’observe. Dans la figure du Saxon il y a du taureau et du loup, dans la tienne il y a du singe et du chien. Tu as peur de la liberté, tu parles de ce que tu ne sais pas, et tu fais des phrases. Tu es un Français ! » (Edouard Laboulaye, Paris en Amérique, Paris, Charpentier, 1863, pp. 195-196. En ligne. consulté le 11 juillet 2022). Le roman est traduit en espagnol et publié dans la BIR en 1868. La critique sarcastique des moeurs contemporaines françaises a sans doute davantage rencontré son public dans l’Espagne d’après la révolution de 1868.
[24] « Ce roman semble avoir été écrit pour les moments de régénération politique et sociale d’un pays comme c’est le cas de l’Espagne aujourd’hui ».
[25] Annonce dans les pages suivant l’ouvrage Tratamiento del cólera morbo, titre offert aux lecteurs de La Correspondencia, Madrid, Medina y Navarro, 1885, p. 194.
[26] Voir l’introduction au premier numéro de la revue, qui établit le constat du succès grandissant auprès des lecteurs espagnols de ces récits à la fois très documentés sur le monde et accessibles et plaisants à lire. Le rôle des illustrations, photographies et gravures, est souligné comme étant un atout majeur de la publication.