Le Porte-bonheur
Michel Lambert

Le ciel me regardait. Je n’aimais pas quand il me regardait comme ça. J’avais l’impression qu’il allait me jouer un mauvais tour, en tout cas qu’il se fichait de moi. Et franchement, ce n’était pas le moment. Ce qui me mettait le plus mal à l’aise, c’est que lui-même paraissait indécis, tantôt gris foncé, tantôt bleu laiteux, tantôt s’appuyant sur une colonne de soleil, tantôt sur un mur de pluie. D’une heure à l’autre, d’une minute à l’autre, il changeait d’avis, ce qui était également, à l’époque, un de mes plus gros défauts. Je ne savais sur quel pied danser, oscillant entre le oui et le non, entre le peut-être et le bien sûr. Entre prendre une décision énergique et laisser les choses suivre leur cours funeste. A en perdre la tête. Et tout cela à cause de l’autre, qui déraillait.

Je ne devrais pas parler de lui ainsi, c’est mon petit, après tout.

Mon petit et sa menotte dans la mienne, quand nous allions faire les courses, lui et moi, et que je lui désignais les noms des choses, vitrine, lampadaire, chapeau, et que je le prenais dans mes bras quand il commençait à traîner la patte. Ça, c’était mon petit. Je sens encore la chaleur de ses doigts recroquevillés. Et qu’il ne soit plus le même aujourd’hui est une autre histoire.

En attendant, ces deux-là me convenaient bien. Ils marchaient devant moi, dans ce quartier mitoyen du centre-ville. La rue était aux trois quarts déserte. Parfois une voiture, parfois quelqu’un sortant de chez lui. Nous n’étions séparés, eux et moi, que par une dizaine de mètres sur un trottoir où errait une luminosité craintive et docile, qui s’effaçait au moindre nuage. Ils allaient d’un pas régulier, un peu pressé, lui avec son trench replié sur l’avant-bras, elle portant un parapluie en bandoulière. Des gens prudents. Et décidés, cela ne faisait aucun doute. Vus de dos, ils ne manquaient pas d’allure, ni d’énergie, je les imaginais couple bourgeois bien installé. Sans problèmes. Ne se doutant pas que d’autres puissent en avoir. J’étais pareil, à l’époque. Quand tout allait bien.

Je les avais choisis sans réfléchir. Comme d’habitude. L’aventure se termine trop vite quand on l’anticipe dans sa tête. On se fait toute une histoire, résultat des courses : on est déçu. Mieux vaut s’en tenir à la règle qu’il n’y a pas de règle. Pas d’arrière-pensée. Les dés roulent, et malin qui pourrait dire lequel s’imposera. Si bien qu’on s’en remet à l’instinct, et à dieu vat.

J’étais dans ma période où je filais les gens dans la rue, pris au hasard, persuadé que peut-être l’un d’eux me porterait chance. Ce qui arrivait rarement, pour ne pas dire jamais, ou alors un sourire attrapé au vol me valait récompense. Maigre récompense. Que faire d’un sourire condamné aussitôt à l’effacement ? Rêver, mais les rêves aussi s’effacent. Au bout d’un temps, je me lassais et m’asseyais découragé sur un seuil de maison, comme le font ceux qui n’en ont pas, de maison, et je repensais à la mienne, si pimpante autrefois, aux miens à l’intérieur, si joyeux naguère, à mon petit, mon dieu que lui était-il arrivé ? Je pensais à tout cela jusqu’à ce que se présente un autre porte-bonheur potentiel, repéré d’emblée, avec qui devait renaître l’espoir de me voir enfin dédommagé de mes multiples déboires. C’était une façon de tuer le temps, sauf que c’est le temps qui vous tue.

Cette fois, cependant, j’avais confiance. Peut-être qu’à force de me laisser aspirer par ce couple qui ne déviait pas de sa ligne et n’attirait pas la pluie, ni les rafales de vent, une sorte de force nouvelle m’animerait et m’aiderait à remettre mon petit en selle. Mon petit. L’aîné en fait. Celui qui avait appris si vite à lire que je ne cessais de m’extasier, prenant à témoin les autres parents que, dans mon for intérieur, je plaignais d’avoir des enfants sans génie. Lui, aujourd’hui, me dépassait d’une tête. Mais il n’y avait pas que lui. Il y avait sa mère, qui semblait s’être rétrécie, il y avait sa sœur, qui n’en menait pas large, il y avait moi aussi.

 

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