La fabrique secrète de l’image de soi et
sa transmission posthume dans la Florence
de la Contre-Réforme (1575-1580)

- Ilario Mosca
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résumé

Fig. 1. L. Martelli, « Lieto per lor mi
spoglio
 », 1575-1580

La mise en récit de soi, et de surcroît en image, peut paraître propre à la Florence de la Renaissance, considérée comme le berceau de l’individualisme ; il est vrai, néanmoins, que l’autoreprésentation dans ce contexte historique ne saurait se résumer à l’abandon pur et simple de l’échelle du groupe pour celle de l’individu isolé.

L’étude d’une devise (en italien impresa) inédite (fig. 1), resserrée dans l’un des livres de comptes du patricienet marchand florentin Luigi Martelli (1494-1580), nous permettra d’aborder la relation entre les différents niveaux de la représentation dans la mise en image de soi.

Ces rapports sont en effet cruciaux dans la riche historiographie sur la fin du Moyen Age et la première époque moderne [1]. L’un des débats les plus importants sur cette période oppose d’une part les tenants d’une civilisation de la Renaissance florentine qui aurait permis l’émancipation de l’individu du cadre des groupes traditionnels – et notamment de la famille élargie – favorisant ainsi l’entrepreneuriat et le développement économique : la thèse exposée par Jacob Burckhardt en 1860 [2] a ainsi été reprise par Richard Goldthwaite dès 1968 [3] et par Sergio Tognetti trente ans après [4] ; s’y opposent, d’autre part, les historiens qui mettent plutôt l’accent sur la fermeture de la société florentine et sur la continuité de formes d’organisation archaïques (comme le clan familial, le voisinage ou la faction) face aux difficultés économiques, sociales et politiques : des études d’histoire économique et sociale dans cette direction ont été réalisées par une historiographie principalement anglosaxonne [5].

Si le patriciat florentin de la première époque moderne a fait l’objet d’études d’histoire sociale [6], celles – rares en réalité – qui se concentrent sur la transition entre le XVe et le XVIe siècle affirment la validité de l’échelle nucléaire et verticale pour étudier l’histoire économique et sociale des familles florentines [7].

Notre contribution s’inscrit ainsi dans le cadre des réflexions que nous menons sur cette transition, à la croisée des méthodes de la microhistoire et des analyses de longue durée, par l’étude de cas [8].

Par ce biais, la représentation et l’autoreprésentation symboliques s’imposent comme un enjeu majeur pour saisir la concurrence et la coexistence des deux niveaux. Les études héraldiques récentes réalisées par Laurent Hablot – à la fois sérielles et micro-historiques – sur la France de la fin du Moyen Age ont en effet permis de reconstruire des « systèmes de signes » qui produisent des reflets différents d’une même personne et qui peuvent rendre compte de stratégies et de relations complexes [9]. Saisir les enjeux de cette mise en récit de soi en texte et en image permet ainsi de questionner la dichotomie entre l’échelle familiale et l’échelle individuelle, en tenant compte de l’ensemble des représentations symboliques et des écritures personnelles de son auteur.

Notre enquête procédera par succession de niveaux d’analyse : nous présenterons d’abord le contexte de conservation et de production de la devise, qui en font un témoignage rare ; nous en étudierons ensuite la symbolique, dans le cadre du système de signes mis en place par son auteur ; nous en porterons enfin notre attention sur le niveau pragmatique, afin de saisir le message adressé par le biais de ce document à ses destinataires.

 

Un hors sujet apparent : une devise dans la comptabilité

 

Le contexte de conservation et celui de production de cette devise contribuent à en faire un témoignage rare de la mise en image de soi dans le milieu de l’élite florentine de la première époque moderne. Elle s’inscrit dans un livre de comptes et de souvenirs mais ne répond pas aux règles de la tenue de ces écritures techniques. C’est en effet dans le cadre d’une entreprise éditoriale sui generis que l’auteur a inscrit cette réalisation, affirmant le caractère « secret » que la devise partageait avec le livre qui la resserrait.

 

La série archivistique

 

La devise sur laquelle porte notre étude a été réalisée sur la page de garde en parchemin d’un « livre de créanciers et débiteurs et de souvenirs » conservé aux Archives d’Etat de Florence [10]. Parmi les nombreux documents appartenant à la cinquième série des Carte Strozziane [11], vingt-neuf registres ont été rédigés par Luigi Martelli, entre 1516 et 1580, dont vingt-quatre relatifs à sa comptabilité personnelle. Dans le palais familial – situé dans la centrale Via dei Martelli – ces volumes reliés étaient très probablement conservés dans le secrétaire (scrittoio), destiné à l’écriture et à la conservation de sa bibliothèque et de ses archives [12], à l’intérieur du cabinet (studio), qu’on retrouve à proximité immédiate de sa chambre [13].

Luigi organisa sa comptabilité personnelle suivant l’usage florentin [14]. Il utilisait en même temps différents livres de comptes pour constituer un système de registres : plusieurs livres analytiques étaient destinés à enregistrer quotidiennement les entrées, les sorties, les notes d’activité et les comptes reçus ; un livre synthétique et en partie double était ensuite destiné à enregistrer, dans la première partie, ses dettes et ses créances et, dans une deuxième partie, ses souvenirs (ricordi ou ricordanze). Tous ces livres étaient désignés non seulement par leur appellation (livre de caisse, livre de créanciers et débiteurs, etc.) et par leur aspect extérieur (rouge, blanc), mais aussi par la lettre de l’alphabet qui caractérisait chaque système de livres : une série de six ensembles successifs allant de la lettre « A » à la lettre « F ».

Cette série témoigne ainsi du travail minutieux accompli par ce pater familias florentin dans la tenue d’une comptabilité qui était à la fois personnelle et familiale. Ce n’est toutefois pas dans ce contexte que la mise en image de soi avait l’habitude de se produire, dépassant le cadre d’une activité qui était une obligation à la fois économique et sociale.

 

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sommaire

[1] Pour une synthèse des débats historiographiques sur la Florence de la Renaissance, voir M. Fantoni, « Il Rinascimento fiorentino », dans Il Rinascimento italiano e l’Europa, vol. I, Storia e storiografia, Costabissara, A. Colla, 2005, pp. 265-284.
[2] Il publia deux éditions de son œuvre Die Kultur der Renaissance in Italien en 1860 et en 1869, contribuant lui-même à la traduction italienne parue en 1876. Sur la genèse et la réception de ce texte voir E. Garin, « Il ‘Rinascimento’ del Burckhardt », dans J. Burckhardt, La civiltà del Rinascimento in Italia, Florence, Sansoni, 1984 (1953), pp. VII-XXVII ; H. Baron, « Burckhardt’s ‘Civilization of the Renaissance’ A Century after its Publication », dans Renaissance News, vol. XIII, 1960, pp. 207-222.
[3] Voici ses principales contributions au sujet de l’émancipation de l’individu en tant qu’acteur social et économique : R. A. Goldthwaite, Private Wealth in Renaissance Florence. A Study of four Families, Princeton, Princeton University Press, 1968 ; id., « The Florentine Palace as Domestic Architecture », dans The American Historical Review, vol. LXXVII, 1972, pp. 977-1012 ; id., The Building of Renaissance Florence. An economic and social history, Baltimore – Londres, Johns Hopkins University Press, 1980 (trad. it., La costruzione della Firenze rinascimentale. Una storia economica e sociale, Bologne, Il Mulino,1984) ; id., « Organizzazione economica e struttura famigliare », dans I ceti dirigenti nella Toscana tardo comunale, Florence, F. Papafava, 1983, pp. 1-13 ; id., « The Medici Bank and the World of Florentine Capitalism », dans Past and Present, vol. 114, 1987, pp. 3-31 ; id., « Urban values and the entrepreneur », dans S. Cavaciocchi (dir.), L’impresa : industria, commercio, banca (secc. XIII-XVIII), Florence, Le Monnier, 1991, pp. 641-662 ; id., Wealth and the Demand for Art in Italy 1300-1600, Baltimore – Londres, Johns Hopkins University Press, 1993 (trad. it., Ricchezza e domanda nel mercato dell’arte in Italia dal Trecento al Seicento. La cultura materiale e le origini del consumismo, Milan, Unicopli, 1995) ; id., The Economy of Renaissance Florence, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2009 (trad. it., L’economia della Firenze rinascimentale, Bologne, Il Mulino, 2013).
[4] Il s’en est fait le principal champion dans ses monographies familiales : S. Tognetti, Il banco Cambini. Affari e mercati di una compagnia mercantile-bancaria nella Firenze del XV secolo, Florence, L. S. Olschki, 1999 ; id., Da Figline a Firenze. Ascesa economica e politica della famiglia Serristori (secoli XIV-XVI), Florence, Opus Libri, 2003 ; id., I Gondi di Lione. Una banca d’affari fiorentina nella Francia del primo Cinquecento, Florence, L. S. Olschki, 2013.
[5] Voir les contributions de Dale V. et Francis W. Kent, d’Anthony Molho et de Christiane Klapisch-Zuber citées dans F. W. Kent, « La famiglia patrizia fiorentina nel Quattrocento. Nuovi orientamenti nella storiografia recente », dans Palazzo Stozzi. Metà millennio 1489-1989, Rome, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, 1991, pp. 70-91. Voir en outre A. Molho, Marriage Alliance in Late Medieval Florence, Cambridge – Londres, Harvard University Press, 1994 ; id. et alii, « Genealogia e parentado. Memorie del potere nella Firenze tardo medievale. Il caso di Giovanni Rucellai », dans Quaderni storici, n. s., vol. LXXXVI, 1994, pp. 365-403 ; A. Molho, « Noms, mémoire, identité publique à Florence à la fin du Moyen Age », dans Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, vol. CX, 1998, pp. 137-157 ; F. W. Kent, Princely Citizen. Lorenzo de’ Medici and Renaissance Florence, Turnhout, Brepols, 2013, en particulier pp. 199-224 et 227-244.
[6] R. B. Litchfield, « Demographic Characteristics of Florentine Patrician Families, Sixteenth to Nineteenth Centuries », dans The Journal of Economic History, vol. XXIX, 1969, pp. 191-205 (tr. it. « Caratteristiche demografiche delle famiglie patrizie fiorentine dal sedicesimo al diciannovesimo secolo », dans Saggi di demografia storica, Florence, Dipartimento statistico-matematico (Università di Firenze), 1969, pp. 17-34) ; S. Berner, « Florentine Society in the Late Sixteenth and Early Seventeenth Centuries », dans Studies in the Renaissance, vol. XVIII, 1971, pp. 203-246 ; id., « The Florentine Patriciate in the Transition from Republic to Principato, 1530-1609 », dans Studies in Medieval and Renaissance History, vol. IX, 1972, pp. 1-15 ; P. Malanima, I Riccardi di Firenze. Una famiglia e un patrimonio nella Toscana dei Medici, Florence, L. S. Olschki, 1977 ; R. B. Litchfield, Emergence of a Bureaucracy. The Florentine Patricians, 1530-1790, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1986 ; J. Boutier, « Una nobiltà urbana in età moderna. Aspetti della morfologia sociale della nobiltà fiorentina », dans Dimensioni e problemi della Ricerca storica, vol. II, 1993, pp. 141-159 ; R. Bizzocchi, « Cultura di città, cultura nobiliare nella Toscana del Cinquecento », dans Colle di Val d’Elsa, diocesi e città tra ‘500 e ‘600, Castelfiorentino, Società storica per la Valdelsa, 1994, pp. 83-96 ; F. Angiolini, I cavalieri e il principe. L’Ordine di Santo Stefano e la Società toscana in Età moderna, Florence, EDIFIR, 1996 ; J. Boutier, « Les noblesses du grand-duché (XVe-XIXe siècles) », dans J. Boutier, S. Landi et O. Rouchon (dir.), Florence et la Toscane, XIVe-XIXe siècles. Les dynamiques d’un Etat italien, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, pp. 265-285 ; Id., « L’espace résidentiel de la noblesse florentine (XVIe-XVIIIe siècle) », dans J. Dunne et P. Janssens (dir.), Living in the City : Elites and their Residences, 1500-1900, Louvain, Brepols, 2008, pp. 29-55.
[7] R. A. Goldthwaite, Private Wealth, Op. cit., pp. 270-275. La transition entre les deux siècles a fait l’objet d’études spécifiques : R. Bizzocchi, « La dissoluzione di un clan familiare: i Buondelmonti di Firenze nei secoli XV e XVI », Archivio Storico Italiano, vol. CXL, 1982, pp. 3-45 et id., « La famiglia patrizia. Struttura familiare e memoria storica », dans Palazzo Strozzi, Op. cit., pp. 92-107 ; cf. aussi, id., « Cultura di città », art. cit. Sur la longue durée portent aussi R. A. Goldthwaite, Wealth and the Demand for Art, Op. cit. et S. Calonaci, Dietro lo scudo incantato. I fedecommessi di famiglia e il trionfo della borghesia fiorentina (1400 ca-1750), Florence, Le Monnier, 2005.
[8] I. Mosca, Les Martelli de Florence et de Lyon. Stratégies et relations socio-économiques à l’époque préindustrielle, sous la dir. de J.-C. Waquet et de F. Angiolini, Ecole Pratique des Hautes Etudes/Université de Pise, 2016.
[9] L. Hablot, « La devise, un nouvel emblème pour les princes du XVe siècle », dans E. Taburet-Delahaye (dir.), La création artistique en France autour de 1400, Paris, Ecole du Louvre, 2006, pp. 177-192 et id., « Autoportrait et emblématique princièreà la fin du Moyen Age », dans Le Moyen Age, vol. 122, 2016, pp. 67-81.
[10] Archives d’Etat de Florence, Carte Strozziane, Quinta serie [dorénavant CS-QS], 1475 (livre de créanciers et débiteurs et de souvenirs de Luigi Martelli, A, 1524-1579).
[11] Sur le dépôt de ces archives v. S. Camerani, « Archivio Strozzi », dans Archivio Storico Italiano, vol. XCV, 1937, pp. 220-221.
[12] CS-QS, 1493 (livre de créanciers et débiteurs et de souvenirs de Luigi Martelli, E, 1566-1571), f. 5 gauche : « A noter qu’il est mon débiteur dès le 10 août 1563 (…) comme il est attesté dans un compte écrit de sa propre main et tout cela apparaît auprès de moi dans le tiroir en noyer dans mon secrétaire » (nous traduisons) ; CS-QS, 1475, f. 175 v°: « […] et tous [ces documents sont] dans une caisse en noyer dans le secrétaire de Florence avec d’autres infinies écritures […] ».
[13] Dans une liste de bien légués en 1558 (CS-QS, 1475, f. 181 r°), Luigi Martelli affirme que le cabinet se trouvait au-dessus de sa chambre (« in su la detta camera »).
[14] F. Melis, Documenti per la storia economica dei secoli xiii-xvi, Florence, Leo S. Olschki, 1972, pp. 49-74 et id., Sulle fonti della storia economica, Milan, Cisalpino-Goliardica, 1985, pp. 160-234.