Montage démontage, remontage.
L’étrange « fabrique » du livre
des sens de Barbara Hodgson

The Sensualist, An Illustrated Novel,

Barbara Hodgson [1]

- Liliane Louvel
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Fig. 1. J. Van Kalkar, Ecorché,
1543

Fig. 2. La boîte et son montage,
1998

Constat

 

La littérature contemporaine (française, anglo-saxonne) semble de plus en plus friande de l’intégration d’images dans le cours des textes. La production d’ouvrages offrant de nombreux démontages d’images remontées dans des ouvrages de fiction qui deviennent ainsi des sortes d’albums au fort pouvoir visuel, s’est accélérée au cours des dernières années, probablement sous l’impulsion aussi des « graphic novels »/romans graphiques qui peu à peu ont droit de cité, en particulier dans la production nord-américaine. Des thèses soutenues en Sorbonne, comme celle de Côme Martin (2013) sur le travail de Jonathan Safran Foer, de Mark Z. Danielewsky et de Chris Ware (Jimmy Corrigan) en témoignent. Du côté français on peut citer Pierre Michon, Anna-Marie Garat, Annie Ernaux, Hervé Guibert [2]…

Les romans britanniques et nord-américains jouent avec les textes, leur texture, la police d’impression, la disposition, la mise en page comme chez Danielewsky. Ceci non seulement relève du ludique mais aussi de la volonté d’afficher le medium, de ne pas faire oublier qu’il s’agit là de texte, de fiction, soit, d’une fabrication textuelle et que le lecteur ne doit pas s’endormir mais être actif. Ce qui est aussi une propriété paradoxale du virtuel électronique puisque, de lien en lien, d’interface en intertexte, le lecteur vagabonde, recherche, « surfe » mais aussi « browse » comme le dit la langue anglaise, mot qui allie la recherche à la flânerie potentiellement riche de serendipité… mot à la mode redécouvert récemment en France.

Deux ou trois ouvrages récents me semblent intéressants de ce point de vue là et de celui qui nous occupe, à savoir le travail de bricolage impliquant l’action de démonter ailleurs – une image, un texte – pour remonter ici autrement et finalement mont(r)er…The Sensualist, Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children [3], Mademoiselle O [4].

 

The Sensualist : description. Du dispositif

 

The Sensualist de Barbara Hodgson a attiré mon attention car il permettait de continuer sur une métaphore déjà rencontrée, celle de l’anatomie et de l’ange anatomique. Cette belle figure un peu inquiétante due à Gautier d’Agoty (1716-1785) montre de dos une belle écorchée dont les muscles déployés figurent des ailes ouvertes. Le livre se compose de planches anatomiques, botaniques et de photographies de montages d’objets et de documents de types différents (photographies, gravures, cartes et plans, tickets ou billets de train etc.).

The Sensualist est remarquable dans son dispositif même qui contraint le lecteur à constamment avoir en tête les références à l’anatomie dont les images figurent dans l’ouvrage de belle manière et qui se trouve au cœur de l’argument du roman. Une jeune femme canadienne, spécialiste d’art anatomique, part à la recherche de son mari journaliste lui-même lancé dans une enquête sur la disparition ou la non-disparition pense-t-elle de gravures sur bois des éditions d’André Vésale, De corporis humani fabrica libri septem (1543) et Icones Anatomica (fig. 1). Ces œuvres précieuses auraient fait l’objet de plusieurs impressions mais les caractères et tablettes d’impression originaux auraient disparu pendant l’un des bombardements de la seconde guerre mondiale. Or, des gravures apparaissent sur le marché et laissent à penser que certaines des planches d’origine auraient été retrouvées.

Au cours de son enquête, et de son voyage en train, qui la mène à enquêter dans les musées de médecine de Vienne, de Budapest, de Munich, Helen va découvrir toute une galerie de personnages étranges, à commencer par ceux qui montent dans son wagon, jouent un rôle puis disparaissent pour reparaître un peu plus tard. A Vienne, elle est hébergée pendant trois semaines par un savant Friedrich Anselm qui dispose d’une bibliothèque extraordinaire. Bien entendu, une précieuse édition de Vésale y figure parmi d’autres livres rares.

Une boîte donnée par Rosa, première rencontre dans le train pour Vienne, femme étrange énorme et dotée d’une perruque, joue un rôle central dans le récit dont elle contient l’histoire passée et présente sous forme d’objets laissés/légués par les différents protagonistes : une photographie de Rosa jeune (ressemblant à Helen), une dent, l’os d’un doigt, une boucle de cheveux, une bague. La boîte, photographiée à deux reprises dans l’ouvrage, renferme sous un petit insert de verre, des montages de petites planches anatomiques découpées dans plusieurs fascicules imprimés dans des langues variées. Elle constitue un véritable montage d’objets et de texte/image particulièrement réussi (fig. 2).

Dans ce Bildungsroman, Helen effectue un parcours initiatique à travers l’Europe centrale qui la mènera vers la redécouverte de son propre corps, de son désir de vivre et de son identité. La quête de son mari disparu finalement ne servira qu’à la libérer en lui révélant à quel point il lui était devenu indifférent. Le personnage de Rosa joue un rôle prépondérant. Elle envahit la conscience d’Helen, qui au réveil se sent alors comme délogée de son corps par l’intruse dont les seins, puis la vision, puis l’odeur, se substituent aux siens propres. Sorte de montage de personnages qui glissent les uns dans les autres, se superposent et amènent l’héroïne à douter de sa propre existence, le montage met en scène l’invasion d’un corps dont les proportions s’accroissent fantasmatiquement à l’instar du corps énorme de Rosa produisant

 

A horrid feeling. She would pull up on the straps to relieve them of their non-existent burdens ; she’d rub her flat belly, smoothing out the imaginary folds ; she’d grasp the loose fabric of her trousers and stretch it further to accommodate the fantastical haunches. Something about this was real. Not the weight – any mirror did the favor of belying that concern – but the substance, containing, absorbing, assimilating. She was devouring or being devoured by another’s essence and that other could only be Rosa (48).

Un sentiment horrible. Elle remontait les bretelles de son soutien-gorge pour les soulager de leur charge inexistante. Elle massait son ventre plat, pour en chasser les plis imaginaires. Elle agrippait le tissu trop lâche de son pantalon pour y loger les hanches monstrueuses. Il y avait quelque chose de réel là-dedans. Ce n’était pas le poids – n’importe quel miroir lui apportait un démenti – mais la substance qui contenait, absorbait, assimilait tout. Elle était en train de dévorer ou d’être dévorée par l’essence de quelqu’un d’autre et cet autre ne pouvait être que Rosa [5].

 

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sommaire

[1] B. Hodgson, The Sensualist, San Francisco, Chronicle Books, 1998.
[2] Voir A. Jurga, Photo/graphie, Nouveau dialogue texte/image dans la littérature contemporaine, à paraître PUR 2015.
[3] R. Riggs, Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children, Philadelphia, Quirk Books, 2011.
[4] A. Thirlwell, Miss Herbert/Mademoiselle O, London New York, Jonathan Cape, 2007.
[5] Chaque traduction du texte anglais sera effectuée par moi-même.