Entretien avec
Gilles Tiberghien

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       À l’ouverture de Finis terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques [1], paru l’an dernier, vous prévenez votre lecteur que ce livre « n’est pas le fait d’un spécialiste mais d’un amateur ». Comment vous est venu le goût des cartes et quelle place leur observation et leur étude ont-elles au sein du travail que vous menez ?

       G. T. Mon intérêt pour les cartes est ancien. Il remonte à l’enfance, à une époque où, consultant les Atlas, je rêvais aux pays que j’y voyais représentés et dont le nom seul m’évoquait tout un monde. Beaucoup d’entre nous, je pense, ont pu faire la même expérience, en tout cas avant l’arrivée du phénomène Google earth qui change un peu la donne me semble-t-il. Je suis né en Amérique, dans la Nouvelle Angleterre, une région très peuplée aujourd’hui mais qui conserve des restes de la présence des premiers colons. Je vivais en pleine campagne dans le Rhode-Island près d’un vieux cimetière indien et je me souviens d’anciennes cartes de la région accrochées dans le bureau de mon père, des cartes où longtemps je n’ai rien reconnu car cet endroit où j’ai vécu enfant était comme un monde en soi et son emplacement sur une carte me semblait hautement improbable. Peut-être ne voulais-je pas le situer mais, en tout cas, ces cartes étaient alors pour moi, et elles le sont restées longtemps, un réseau de signes opaques. Curieusement ce sont plutôt les lieux qui m’étaient tout à fait inconnus dont la représentation cartographique était la plus évocatrice.
       Plus tard, c’est l’étude de la cartographie en classe préparatoire qui m’a donné l’envie de comprendre ces cartes dans le détail. Je m’intéressais aux courbes de niveau, à la toponymie et cet intérêt pour les cartes allait de pair avec mon enthousiasme pour la géomorphologie. Quand j’ai découvert les artistes du Land art, mon goût pour l’art et mon intérêt pour ces objets scientifiques, ma fascination pour les voyages ont convergé dans l’étude de ces œuvres souvent difficiles d’accès et qui demandaient à être explorées physiquement pour être pleinement appréciées.

       Le plaisir des cartes serait alors pour vous autant intellectuel que physique voire charnel ?

       G. T. En un sens oui, ou, disons, que ce plaisir renvoie pour moi à la notion d’« expérience » c’est-à-dire à une appréhension de soi-même et du monde sous tous les rapports. Comment ne pas voir que la carte est aussi bien un objet de savoir qu’un instrument pour s’orienter et une réalité plastique aux propriétés particulièrement suggestives. On se positionne d’ailleurs toujours physiquement dans l’espace quand on lit une carte ou un plan et il fallait pour consulter les portulans déplier les vélins sur lesquels on les avait dessinés et tourner autour pour en suivre le tracé et en déchiffrer les noms. Buster Keaton dépliant une carte deux fois plus grande que lui dans laquelle il se perd, où Chaplin tournant autour d’un plan dans La Ruée vers l’Or illustrent de façon comique cette situation spatiale et corporelle de la carte, cette expérience subjective de l’espace à laquelle elle nous renvoie alors qu’elle est sensée en être une abstraction géométrique valable pour tout un chacun où qu’il se trouve.

       Finis Terrae est un essai sur l’imagination cartographique. Mais comment penser ensemble le savoir que les cartes enregistrent et communiquent et la part d’imaginaire qui les constitue ?

       G. T. C’est une véritable question épistémologique. Il a fallu beaucoup imaginer pour établir les cartes du monde. Sans parler des cartes imaginaires ou à fonction théorétique, des cartes comme images à contempler que l’on se faisait d’après les écriture saintes, et sans non plus penser aux cartes que l’on a commencé à produire à l’époque des grandes découvertes, les cartes ont toujours requis une part d’imaginaire de la part de ceux qui les établissaient - souvent plusieurs personnes - et de la part de ceux qui les consultent. On ne peut tout représenter et les cartes donnent à voir autant qu’elles dissimulent. Elles sont comme l’horizon, et l’échelle indique bien que l’on se situe toujours à un certain niveau choisi par le cartographe dans un but souvent bien précis qui en constitue comme l’axe d’intelligibilité. Toute carte est une construction du réel qui suppose pour être comprise que les conditions qui ont présidé à son établissement soient aussi claires que possible. Mais elles sont toujours inadéquates et comme le dit bien le philosophe Nelson Goodman « l’inadéquation est intrinsèque à la cartographie ». C’est dans cet écart entre le réel et sa représentation que se tient la question de l’imaginaire cartographique car imaginer c’est toujours se situer entre les choses, dans cet intervalle qui peut être immense comme extrêmement ténu et qui manifeste que la réalité n’a aucune évidence et que toute carte ne nous en donne qu’une version parmi d’autres possibles.

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[1] Gilles Tiberghien, Finis Terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques, Paris, Bayard, « Le Rayon des curiosités », 2007.