Juan Benet, aspects cartographiques
et représentation mentale

- Sandrine Lascaux
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Fig. 1. Euclides da Cunha, 1902, Hautes Terres
(Os Sertões), carte du Nordeste

       Ce système fort varié de plissements sera plus tard forcé puis laminé par les poussées alpines, lancées énergiquement dans un axe nord-sud, c’est-à-dire dans le sens de la plus grande fragilité de l’architecture post-hercynienne dont les lignes d’ossature, coïncidant avec les lignes de crête des remous, seront fragmentées comme un clavier, superposées comme des tuiles, déplacées et dispersées comme des cartes à jouer, pour produire ce déluge de montagnes du Cantabrique, du León, de Zamora, de Région et du Portugal. La montagne de Région se présente comme un témoin énigmatique, peu connu et inquiétant, de ce désordre et de ce paroxysme : un socle et des alentours karstiques et perméables conduisent à penser à un changement tardif, un voyage d’exil ; sa couronne calcaire - de même que le coquillage par la marée sert de témoignage du niveau atteint - définit la limite méridionale et la régression stéphanienne qui, sous l’influence hercynienne, porte le calcaire de Dinant aux sommets les plus hauts de la contrée ; l’ample ceinture des quartzites, d’ardoises et de grés de quartz nous parle de ces longues, profondes et ténébreuses immersions siluriennes et dévoniennes par lesquelles le corps fouetté et brisé du continent s’introduit dans le baume stérilisant de la mer pour se recouvrir d’une cuirasse de calcium et de sel. En plan, la montagne offre cette forme de ventre de violon, traversée par un fond de formations détritiques et carbonifères la rattachant aux arcs plissés pointés vers le lointain Eo qui, en se rétrécissant - par un prurit féminin de la taille, dirait-on, ou une impulsion masculine d’émulation -, prend avec le Torres, le Moine et l’Acaton l’importance et l’envergure d’une cordillère. Dans l’étranglement se situe la naissance - et le divorce - de ses deux rivières principales : vers le levant, le Torce, un ruisseau sautillant qui commence, plutôt mal, par une mauvaise et brève trajectoire que seulement à la hauteur de son confluent avec le ruisseau Tarrentino (une impressionnante formation sombre et noirâtre de quartzites en plans verticaux, avec les bords en dents de scie) il se souciera de rectifier pour que ses eaux coulent là où elles sont nécessaires [1].

       Qu’il s’agisse des romans - Volverás a Región (1967), Una meditación (1969), Un viaje de invierno (1972), La otra casa de Mázon (1973), El aire de un crimen (1980), Sául ante Samuel (1980), En la penumbra (1986), Herrumbrosas lanzas I (1983), Herrumbrosas lanzas II (1985), Herrumbrosas lanzas III (1986) - ou des textes brefs réunis dans les Cuentos completos en 1977, les récits de Juan Benet ont presque tous lieu dans un espace fictionnel connu sous le nom de Région. Représenter l’espace romanesque de Région ne se limite pas à élaborer un décor, une toile de fond où évolueraient des personnages, il s’agit d’agencer un système complexe qui articule les différentes composantes fictionnelles aux stratégies textuelles. Un des principaux ressorts de cette composition est sans aucun doute un traitement géographique et descriptif de l’espace particulièrement remarquable dès le premier grand texte Volverás a Región où les développements visant à construire, à décrire très minutieusement l’espace en termes de climatologie, d’hydrographie, de géomorphologie, d’orographie prennent des dimensions littéralement extraordinaires qui rappellent le récit d’Euclides da Cunha, Os Sertões [2] et les descriptions époustouflantes d’une région en marge, à la fois crainte et ignorée : le Nordeste (fig. 1). L’ouverture de l’œuvre qui présente un voyageur cheminant dans les montagnes est très semblable à celle de Volverás a Región :

       Le plateau central du Brésil descend sur les rivages du sud en escarpements massifs, hauts et abrupts. Il surplombe les mers, se délie en méplats nivelés par les faîtes des cordillères maritimes, qui s’étirent de Rio Grande au Minas. Mais en dérivant vers les terres septentrionales, il diminue graduellement d’altitude et descend vers la côte orientale par des gradins, ou des étages répétés, qui le dépouillent de sa primitive grandeur en l’éloignant considérablement vers l’intérieur.
       Ainsi le voyageur qui contourne ce plateau en allant vers le nord observe-t-il des changements notables de reliefs : d’abord le tracé de montagnes, continu et dominateur, qui a ceint et se détache en saillie sur la ligne projective des plages ; puis, sur les rives entre Rio de Janeiro et Espirito Santo, un appareil littoral tourmenté, composé de l’envergure désarticulée des chaînes, hérissé de sommets et rongé d’anses, se déployant en baies, s’émiettant en îles, se désagrégeant en récifs dénudés, tels les décombres du conflit séculaire que s’y livrent les mers et la terre ; ensuite, après le 15e parallèle, une zone où s’atténuent tous les accidents du terrain - des chaînes s’arrondissant, adoucissant le contour des talus, et se fractionnant en collines aux coteaux, indistincts sur la ligne d’un horizon qui s’amplifie ; jusqu’à ce que, sur la côte de Bahia, le regard, libéré des écrans montagneux qui le repoussaient et l’écourtaient, se dilate pleinement vers l’occident, et plonge au cœur de la terre immense qui émerge lentement dans l’ondulation lointaine des plaines...[3]

       En s’inspirant fortement du style d’Euclides da Cunha [4], Juan Benet va déployer un arsenal stylistique destiné à doter les évocations d’une puissance et d’un dynamisme étonnant et à dépasser le simple effet de réel habituellement recherché. Ces développements hypertrophiés ne sont pas des pauses purement ornementales qui viendraient interrompre des séquences narratives, ils assurent l’organisation de l’ensemble des instances du récit (intrigue, sujet de la narration, personnage, point de vue). Participant d’une hyperstructuration globale de la matière textuelle, la description fait intervenir des éléments de raisonnement de type causal qui n’en finissent pas de se développer pour tenter d’épuiser l’abondance et la nature de ce qu’il y a à dire, sans jamais y parvenir, comme si l’univers de Région, bien que clos, pouvait entrer dans un processus d’expansion illimité.

>suite
[1] Juan Benet, Tu reviendras à Région, traduction de Volverás a Región [1967] par Claude Murcia, Les Éditions de Minuit, Paris, 1989, pp. 58-59.
[2] Comme Juan Benet, Euclides da Cunha était ingénieur. Formé dans une académie militaire impériale, il assistera en qualité de correspondant de guerre à la campagne de Canudos dont il tire la matière de son premier livre : Os Sertőes (1902). Ce monument de la littérature latino-américaine est d’abord un ouvrage scientifique qui détaille la géologie, la faune, la flore du Nordeste. Il s’agit également d’un traité d’histoire et de sciences sociales qui étudie le peuplement, les mentalités des sertaneijos, qui vivent dans l’intérieur du Nordeste. Les esclaves que l’on vient de libérer en 1888 travaillent dans les plantations et les villes du littoral. À l’intérieur vivent des métisses de Portugais et d’Indiens, très marqués par l’évangélisation. Dans le village de Canudos s’installe un groupe qu’on peut qualifier d’évangélique. Sous la direction d’Antônio Conselheiro, il regroupe des pauvres et des bandits dans une sorte de christianisme social qui refuse l’autorité de l’évêque comme celle du pouvoir de la République nouvelle et pratique des razzias contre les fermes et les villes. La majeure partie du texte consiste dans le récit des expéditions militaires successives pour écraser Canudos. Depuis Bahia, le chemin de fer ne mène pas loin. Il faut ensuite traverser ces « hautes terres » sèches qui donnent la moitié du titre, pour arriver dans le site de vallée où se situe cette localité. Expédition après expédition, l’auteur énumère tous les officiers qui participent au combat. Il dénonce le mauvais commandement des troupes, l’insuffisance des moyens. Il décrit aussi la résistance acharnée des soldats de Canudos, pauvres et fanatiques, jusqu’’à leur écrasement final, maison par maison.
[3] Euclides da Cunha (1902), Hautes terres, traduit du portugais par Jorge Coli et Antoine Seel, Éditions Métailié, Paris, 1993, p. 13.
[4] Une démarche que Juan Benet confirme dans son entrevue avec Eufemia Sánchez de la Calle et Silka Freire, « Entrevista con el escritor español Juan Benet », Tropos (East Lansing, [Michigan]), vol. XIV, n°1, printemps 1988, pp. 9-21.