Le voyage suspendu : paradoxes de la pause
dans les Mémoires d’un touriste de Stendhal

- Nathalie Solomon
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résumé

Pour interrompre un récit, quelle qu’en soit la nature, il faut qu’il y ait quelque chose à interrompre : une intrigue, une promesse à tenir, bref un projet. Typiquement, le film ou le roman déroule – ou pas, ce qui devient alors un événement significatif – l’intrigue, dont les étapes sont données selon un rythme plus ou moins soutenu, avec plus ou moins de clarté. On mesure dans ces conditions l’interruption, la frustration, le scandale, l’effet de soulignement qui en sont les conséquences. Pour parasiter et contrarier l’action, il faut qu’il y ait de l’action. Pour mettre en échec la téléologie, il faut qu’il y ait une motivation du récit. Bref, il faut une histoire à raconter identifiable et consensuelle.

Voilà qui peut inquiéter quand on a pour ambition de décrire les effets de stase dans un récit de voyage. Comment en effet définir de la discontinuité dans un texte fait de descriptions entrecoupées d’anecdotes ou de scènes de la vie prises sur le vif ? Qu’est-ce qui est interruption d’un récit qui par nature s’interrompt toujours ? Question de rythme ? Moments d’intériorité ? Retour sur sa propre pratique ? Effets de métalepse ? Le récit de voyage est par nature fragmenté, succession de moments dont le lien est le parcours : l’ordre auquel il obéit est celui de la marche, ce qui, comme le dit Roland Le Huenen, écarte la logique diégétique puisque « l’ordre du récit de voyage est avant tout chronologique » [1]. La seule injonction du voyageur est celle du déplacement, il n’a d’autre histoire à raconter que celles, éphémères et contingentes, qui surgissent sur son parcours. Pire encore : les moments du récit qui sont programmés et attendus sont ceux où le mouvement s’interrompt pour laisser place à la contemplation de paysages, de monuments, de lieux souvent fameux et déjà célébrés ailleurs. Autrement dit la pause, la suspension du mouvement, la station, le temps d’arrêt enfin, sont le but suprême du voyage puisqu’on part pour voir au moins autant que pour vivre. Bref, en voyage, la stase n’est pas la stase, elle est l’objet du récit, sa finalité et son terme. Elle y contrevient à sa propre définition.

Alors autant choisir le moins fiable, le plus digressif et le plus épuisant des voyageurs, Stendhal, dont les Mémoires d’un touriste musardent dans la France de la fin des années 1830, de Lyon à la Bretagne, de la Provence à Autun. Son narrateur est un prétendu marchand de fer si vaguement fictif, contrevenant si mollement au projet autobiographique, qu’on oublie presque immédiatement après l’introduction que la voix du « touriste » ne se veut pas celle de l’auteur des Promenades dans Rome. L’instabilité est maîtresse chez le Stendhal des récits de voyage, qui oublie le périple dans des considérations qui n’ont rien à voir avec l’expérience du trajet, profitant de l’indéfinition du genre pour parler d’autre chose, revenant à ses obsessions indépendamment du contexte et sans grand ménagement pour la logique narrative ni pour la logique tout court. La désinvolture est la marque de ce narrateur prétendument fictif, qui n’a aucun scrupule à saisir tous les prétextes possibles pour revenir à ses sujets de prédilection, utilisant les circonstances de l’expédition pour invoquer l’expérience intérieure, la seule qui compte sans doute.

 

L’inversion pause/récit

 

Dans les Voyages, la stase est donc la majorité, pas l’exception : c’est pour arriver à des moments de pause que le Voyage est écrit ; en raison de la nature du récit, les péripéties entraînent des interruptions plus ou moins remarquables, plus ou moins exploitées par un narrateur curieux des occasions de flâner qui s’offrent à lui. Dès le début du parcours, le voyageur se trouve ainsi forcé par le bris d’un essieu de sa voiture de s’arrêter dans la petite ville de la Charité :

 

L’église de la Charité est immense et fort belle ; elle fut reconstruite par Philippe-Auguste en 1216. Le chœur et la façade sont les seules parties intéressantes. Je viens de passer deux heures à les examiner, et sans songer le moins du monde à mon essieu cassé et à être en colère (t. 1, p. 52) [2].

 

Rien de plus banal dans un voyage que ces écarts et ces haltes. Rien de plus naturel, surtout, que ces descriptions qui sont après tout la matière d’une écriture où le regard règne en maître et où l’action, si elle survient, est presque parasite quand elle vient interrompre la contemplation. Parce qu’on est à la recherche de l’inconnu, tout compte, et l’on n’a guère de raison de faire de différence entre l’attention portée à un monument, la conversation avec l’autochtone, ou une aventure inattendue. Ni le mouvement ni l’action ne sont, on le voit, des antonymes pertinents à la stase : quand le mouvement cesse, le regard continue de s’exercer et l’événement interrompt le cours du récit plutôt qu’il ne l’alimente.

Peut-être faut-il chercher la rupture du flux narratif du côté de la distinction entre cet ailleurs qui sollicite l’attention, motif du départ et promesse de nouveaux objets, et une intériorité personnelle et familière, le « lieu » où le voyageur se retire pour méditer et penser à autre chose. Et c’est là qu’intervient le choix d’un voyage stendhalien et plus encore le choix du voyage en France. Il s’agit du moins poétique peut-être, du moins exotique assurément des parcours de Stendhal, de tous les grands voyageurs de l’époque romantique celui qui prend le moins au sérieux le contrat tacite qui fait de la personne du narrateur le moyen d’accès vers des lieux inédits. Si les Mémoires d’un touriste sont remplis de pages superbes décrivant paysages, monuments, mœurs locales et caractères des habitants, ils ne perdent pas non plus une occasion de ne pas parler de tout cela :

 

Si l’on tient à avoir une idée de ce monument simple et grand, il faut en chercher une gravure ; il m’est impossible de donner une sensation ; je ne puis me résoudre à me jeter dans les phrases hyperboliques et néologiques, je ne peux qu’expliquer une gravure, non y suppléer (t. 1, p. 87).

 

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[1] Roland Le Huenen, « Qu’est-ce qu’un récit de voyage ? », dans « Les Modèles du récit de voyage », Littérales n° 7, 1990, p. 24.
[2] Edition utilisée : Stendhal, Mémoires d’un touriste, t. 1 et t. 2, Paris, Maspéro, « La Découverte », 1981.