L’interruption narrative dans les œuvres
d’Hélène Cixous

- Anicet Modeste M’besso
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résumé

L’œuvre fictionnelle d’Hélène Cixous a ceci d’intéressant, mais en même temps de déconcertant pour le lecteur, qu’elle se construit autour du temps. Il s’agit pour la narratrice cixousienne de « gagner du présent », « d’être présent(e) au présent… De tenter d’être aussi près du présent que possible », « de l’urgence d’être là » afin de saisir « le en train de » [1]  qui passe. Une écriture de l’urgence et/ou l’urgence d’une écriture, sommes-nous tentés de dire. Mieux encore, une écriture du présent qui n’est pas sans incidence sur l’acte narratif. En effet, comment narrer le présent ? Inutile de répondre à cette question car Cixous, elle-même, en donne une réponse dans laquelle, elle reconnaît l’impossibilité d’écrire le présent et donc de le narrer. Toutefois, précise-t-elle, la tentative d’écrire le présent modifie la narration.

 

On ne peut pas écrire au présent puisqu’on écrit après le présent. Et pourtant le rêve de l’écriture c’est d’écrire le présent. Essayer de réaliser le rêve entraîne donc des transformations d’écriture. De toutes les manières. Mais aussi, ça déplace le lieu, le temps de l’énonciation etc.  [2]

 

De ce point de vue, lire les fictions de cette auteure qui tentent de « réaliser le rêve de l’écriture », c’est se livrer à l’expérience vertigineuse d’une narration qui court sans cesse le risque d’interrompre son propre fil narratif, en raison des différentes temporalités narratives qu’elle tisse du même fil. Parmi ces temporalités multiples, l’on peut citer celle de l’intrigue à proprement parler – si intrigue, il y a encore – celle de la métatextualité, sans oublier la temporalité du rêve et de la rêverie.

Mais avant de poursuivre, arrêtons-nous sur le mot « rêve » pour préciser, d’emblée, qu’il est « l’allié » [3] et l’hôte [4], au double sens du terme, de l’écriture cixousienne. Il est aussi le motif incontournable de son écriture qui souhaite s’écrire comme en rêve. S’il est vrai, comme dit plus haut, que son écriture rêve d’écrire le(s) présent(s), il n’en reste pas moins vrai qu’elle se met en scène sur le mode du rêve en intégrant à la narration principale – donc en suspendant cette dernière – des narrations secondaires, à l’instar du rêve qui survient tout en interrompant une réalité précédente.

Cette précision faite, ajoutons que ces différentes temporalités qui s’entremêlent donnent aux récits cixousiens une sorte de chronologie à plusieurs temps dans laquelle les différentes temporalités s’appellent mutuellement, se croisent et s’interrompent. Hélène Cixous tisse savamment le temps de la fiction et celui de la diction si bien que le lecteur ne sait souvent plus s’il est encore à l’intérieur de l’un ou de l’autre, quand bien même il soupçonnerait un changement de temporalité et donc une interruption narrative. Ce qui soulève, par ailleurs, la question du dedans-dehors si chère à Cixous. Les temps se déplacent, se mélangent, s’étirent, se superposent et créent ainsi une sorte de nouvelle temporalité ouverte : « un temps ni vivant ni mort. Le temps qui ne passe plus du tout. L’arrêt du temps qui remplit l’attente du cœur d’une immobilité éternelle. L’attente qui devient un caillot dans le cœur » [5].

Telle est la raison pour laquelle on passe du temps à lire son écriture qui perd – ou du moins gagne – volontairement et involontairement, du temps en intégrant inopinément au fil narratif principal des récits oniriques, des récits de la pensée, des digressions etc. Si ces insertions de récits psychiques, savamment orchestrées, participent sans aucun doute du continuum textuel dans les fictions cixousiennes, il n’en reste pas moins que celles-ci suspendent l’intrigue principale, distendent la narration tout en faisant intervenir un nouvel espace-temps fictionnel affranchi de toute contrainte.

Hyperrêve [6] et Eve s’évade. La Ruine et la vie [7], deux fictions d’Hélène Cixous, aux titres bien plus qu’évocateurs, et sur lesquelles s’appuiera principalement cette étude, sont, à ce sujet, intéressantes. Ceci d’autant plus que ces titres inscrivent  le motif du rêve au seuil même des œuvres. Ce faisant, ils informent le lecteur qu’il aura droit au rêve, mais pas seulement. Autrement dit, qu’il y aura suspension narrative. Le récit ne restera pas en place, car insérer rêve ou rêverie dans une narration quelconque interrompt forcément, nous semble-t-il, le fil narratif précédent et le déplace. Ces deux fictions mettent chacune en scène une intrigue principale et un temps fictionnel sans cesse suspendus par des saynètes oniriques et des métatextes qui semblent permettre aux récits de respirer.

Nous nous proposons ici de réfléchir prioritairement sur l’interruption pensée comme une nécessité vitale pour la narration cixousienne, tout en mettant en évidence la double temporalité qu’elle fait apparaître dans le récit. Nous aborderons ensuite la suspension narrative comme une mise à mort du temps.

 

L’interruption : une nécessité vitale pour la narration

 

Avant d’aborder les moments d’interruption narrative et de montrer comment la narratrice cixousienne suspend le temps, il nous paraît important de poser une définition de la stase et de souligner sa conséquence sur la temporalité fictionnelle chez Cixous. La stase chez cette auteure pourrait se définir comme l’instant d’inspiration, de la prise de souffle qui permet au récit de s’aérer. C’est aussi la fenêtre grâce à laquelle la narratrice s’échappe de la temporalité ambiante de l’intrigue principale.

Cette temporalité fictionnelle n’obéit ni à la linéarité, ni à l’ininterruption, encore moins à l’irréversibilité du temps dit réel. Elle se définit primordialement par sa réversibilité, par son « interruption » inopinée et donc par son saut probable d’un temps fictionnel à un autre. C’est une temporalité bien au-delà de notre expérience habituelle du temps. Par temporalité fictionnelle, nous entendons celle dans laquelle s’inscrit toute fiction, c’est-à-dire celle qui correspond au « monde du texte » et à « l’expérience fictive » [8] dont parle Ricœur. Dans les fictions de Cixous, elle se rapporte précisément à l’enchâssement des deux sous-temporalités constitutives des textes. Il s’agit d’une part des multiples variations oniriques, mémorielles, pensives et réflexives qui ponctuent et interrompent l’intrigue principale tout en la nourrissant. Nous l’appellerons temps fictionnel 1’ (tf1’). D’autre part, il y a l’intrigue principale en elle-même que nous appellerons temps fictionnel 1 (tf1). Ces désignations se justifient par le fait que ce qui interrompt la narration reste en lien avec l’interrompu. Il est pour l’interrompu une sorte d’image manquante. Ces sous-temporalités qui participent de la temporalité fictionnelle, se rappellent en boucle dans ces fictions cixousiennes. En effet, la fiction déploie un temps autonome et vague qui fait l’expérience de l’éternité, de la liberté et à l’intérieur duquel l’intérêt est accordé plus au contenu qu’à la chronologie. Le temps se libère ainsi de sa sémantique la plus répandue pour devenir un temps qui « passe du premier mode d’être au second et inversement du second au premier, indifféremment » [9]. Il est une coupure en tant qu’il permet l’alternance entre deux états d’être. Cela rejoint quelque peu, en termes de circularité surtout, l’analyse, fondée sur le temps, que Paul Ricœur fait du « discordant » chez Augustin et du « concordant » chez Aristote, lorsqu’il parle de « concordance discordante » [10] pour définir le temps raconté. Ce qui nous intéresse surtout dans les propos de Ricœur, c’est l’alternance du concordant et du discordant au sens où, « concordance discordante » signifierait que l’on passe d’un récit continu tf1 à un autre récit qui marque le discontinu tf1’ et vice versa dans le temps fictionnel.

 

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[1] Mireille Calle-Gruber et Hélène Cixous, Hélène Cixous, photos de racines, Paris, Des Femmes, « Essai », 1994, pp. 105-106.
[2] Ibid. p. 88.
[3] Jacques Derrida, Genèses, Généalogies, genres et le génie. Les secrets de l’archive, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2003, p. 34.
[4] Le rêve, dans un double mouvement accueille et est accueilli dans l’écriture cixousienne.
[5] Mireille Calle-Gruber et Hélène Cixous, Hélène Cixous, photos de racines, Op. cit., p. 106.
[6] Hélène Cixous, Hyperrêve, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2006.
[7] Hélène Cixous, Eve s’évade. La Ruine et la vie, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2009.
[8] Paul Ricœur, Temps et récit 2. La configuration dans le récit de fiction, Paris, Seuil, 1984, p. 190.
[9] Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, PUF, « Quadrige », 1996, p.172.
[10] Paul Ricœur, Temps et récit 1. L’intrigue et le récit historique, Paris, Seuil, p. 18. L’expression sera reprise de manière plus expressive dans Temps et récit 2, Op. cit., p. 191.