La Métafiction en bandes dessinées
anciennes et (post)modernes

- Laurence Grove
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Fig. 1. E. Gire, La Pension Radicelle, 1954

Fig. 2. F. Neaud, Journal, 2002

Fig. 3. F. Neaud, Journal, 2002

La Métafiction

 

La métafiction, selon le livre que vous choisissez, ou bien selon le livre dans un livre dans lequel vous êtes le personnage principal, peut correspondre à un ouvrage dans un ouvrage, à l’auteur dans sa propre création, ou tout simplement à la littérature dite « post-moderne ». On reviendra sur ces questions de définition plus tard, mais notons tout de suite que l’auteur dans son livre est connu depuis le Moyen Age (et même avant) [1], même si la notion d’autobiographie – l’auteur est son livre – est censée remonter aux Confessions (1782 pour la première édition) de Jean-Jacques Rousseau.

Quand il s’agit d’une forme visuelle, l’autobiographie ou la narration à la première personne devient facilement métafiction, car le sujet de l’autobiographie – l’auteur et sa création – apparaissent physiquement dans le livre – en tant que livre – que nous avons dans les mains.

 

Métafiction et bande dessinée

 

Une forme visuelle et moderne dotée parfois d’une tendance à la métafiction autobiographique ou bien fictive serait donc la bande dessinée. Ce n’est cependant pas un phénomène nouveau : dans La Pension Radicelle, une des principales bandes de Vaillant, le journal du Parti communiste destiné à la jeunesse fondé en 1945, la main de l’auteur, Eugène Gire, apparaît pour embêter les personnages sur la page que le lecteur a devant lui (fig. 1) [2]. Ici, la définition de Patricia Waugh dans Metafiction : The Theory and Practice of Self-Conscious Fiction est utile :

 

Metafictional novels tend to be constructed on the principle of a fundamental and sustained opposition: the construction of a fictional illusion (as in traditional realism) and the laying bare of that illusion [3].

 

Les ouvrages de métafiction soutiennent donc une opposition fondamentale, celle de la construction d’une illusion fictive – ici l’univers de la pension Radicelle – et le dévoilement de cette illusion – la main qui dessine cet univers mais qui ne peut pas vraiment exister en tant qu’objet corporel en train de dessiner, car les pages sont achevées et dans nos mains.

Pour revenir à l’époque actuelle, un des maîtres de l’autobiographie, de l’auteur dans son livre, est Fabrice Neaud, dont le Journal en quatre volumes de 1996 à 2002, publié à Angoulême par Ego Comme X, est le récit de sa vie entre 1992 et 1996. Nous y voyons l’auteur dans son livre (fig. 2), avec la plongée qui exprime sa propre infériorité, mais aussi l’importance du lieu de création – celui qui permet la création même que nous tenons – ainsi que l’importance du processus de cette création. Neaud mélange également « réalité » diégétique et représentation par un jeu de devinette (fig. 3), où il faut découvrir quelle est la ville de ce journal : la ville est centrale et fictive, mais connue comme Angoulême par tout lecteur. La vie fictive, mais « réelle », de Fabrice Neaud est encadrée par des débuts et des fins, par des dates et des événements qui cernent son existence mais aussi chaque volume, en parallèle avec les événements et les émotions qui sont littéralement encadrés dans les cases.

Le jeu entre fiction et réalité va encore plus loin avec la série autour de Julius Corentin Acquefacques par Marc-Antoine Mathieu. Tandis que chez Neaud la réalité devient la fiction qui est une partie centrale de cette réalité, chez Mathieu la fiction devient une réalité qui sous-entend que nos réalités sont fictions. Dans La 2,333e dimension [4], le cinquième et, on le suppose, dernier volume de la série, non seulement le livre se trouve dans le livre – à la page 8 on voit la page 11, « Le rêve à ne pas faire », qui s’envole, avant de réapparaître à la page 56, poursuivie par des Gardiens de la Réalité jusqu’à la page 59 – mais aussi, par le biais des lunettes 3D, le lecteur se trouve dans le livre. Revenons sur l’analyse de Patricia Waugh :

 

Metafiction is a term given to fictional writing which self-consciously and systematically draws attention to its status as an artefact in order to pose questions about the relationship between fiction and reality. In providing a critique of their own methods of construction, such writings not only examine the fundamental structures of narrative fiction, they also explore the possible fictionality of the world outside the literary fictional text [5].


Most metafictional writers (…) are self-consciously anxious to assert that, although literary fiction is only a verbal reality, it constructs through language an imaginative world that has, within its own terms, full referential status as an alternative to the world in which we live [6].

 

En ce qui concerne la création d’un monde alternatif mais parallèle au nôtre, le réseau des Cités obscures de Benoît Peeters et François Schuiten est l’exemple parfait. Il s’agit d’une série de bandes dessinées sous forme de livre à partir de 1988, mais aussi d’un réseau web via le site urbicande.be, d’une mise en scène théâtrale et des courts-métrages [7]. C’est dans L’Archiviste que le personnage principal [8], l’archiviste éponyme, découvre les traces documentées des cités obscures, tandis que le lecteur s’aperçoit, petit à petit, que l’archiviste est en fait lui-même (ou elle-même) et que l’archive est ce livre même que l’on a dans les mains. Les cités obscures forment donc une sorte de simulachrum dans le sens proposé par Jean Baudrillard [9], un faux univers basé sur celui que nous connaissons et qui arrive à remplacer nos notions du réel.

 

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[1] Pour le Moyen Age et la Renaissance, voir par exemple, Les Triumphes meccire francoys petrarcque, où l’on voit le poète lui-même endormi en train de rêver du triomphe de l’amour, le sujet du livre en question. Ce motif apparaît dans certains manuscrits - par exemple, BnF mf fr 594 et Arsenal ms. 5065 (tous les deux de l’époque Louis XII) – ainsi que dans la version imprimée d’Antoine Vérard (Paris, 1514).
[2] Il s’agit du numéro 465 de Vaillant, 11 avril 1954, page 12.
[3] « Les romans métafictionnels ont tendance à être construits sur le principe d'une opposition fondamentale et durable : la construction d'une illusion de fiction (comme dans le réalisme traditionnel) et la mise en évidence de cette illusion ». P. Waugh, Metafiction: The Theory and Practice of Self-Conscious Fiction, Londres, Routledge, 2003 [première édition 1984], p. 6.
[4] M-A. Mathieu, La 2,333e dimension, Paris, Delcourt, 2004.
[5] « “Metafiction” est un terme donné à un écrit fictionnel qui attire consciemment et systématiquement l’attention sur son statut d’artefact afin d’interroger la relation entre la fiction et la réalité. En fournissant une critique de leurs propres méthodes de construction, de tels écrits examinent non seulement les structures fondamentales de la fiction narrative, mais explorent aussi la possible fictionnalité du monde extérieur au texte littéraire fictionnel ». P. Waugh, Metafiction, op. cit., p. 2.
[6] « La plupart des auteurs métafictionnels (...) sont auto-consciemment soucieux d’affirmer que, bien que la fiction littéraire est seulement une réalité verbale, elle construit par le langage un monde imaginaire qui possède, dans ses termes propres, des statuts référentiels complets comme une alternative au monde dans lequel nous vivons ». Ibid., p. 100.
[7] L’Affaire Desombres (le cas d’un peintre pompier peu connu, Augustin Desombres, dont les tableaux nous mènent vers les mondes parallèles des cités obscures), fut présentée dans une tournée théâtrale à Grenoble, Noisiel, Bruxelles, Montpellier et Paris entre 1999 et 2000. Une (fausse) conférence de presse précède une présentation universitaire de l’œuvre de Desombres. Les textes et les images de la mise en scène évoluent vers la musique, l’animation et un jeu d’acteurs. Les films qui reprennent l’ambiance des cités obscures comprennent La Découverte inattendue (Benoît Peeters et François Schuiten, 1991) et Le Dossier B (Benoît Peeters, François Schuiten et Wilbur Leguebe, 1995). Voir J. Baetens, Le Réseau Peeters, Amsterdam, Rodopi, 1995.
[8] B. Peeters et F. S. Schuiten, L’Archiviste, Paris, Casterman, 2000 [première édition 1987].
[9] Voir J. Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981.