Images marginales de quelques manuscrits
arrageois : montage et sens

- Myriam White-Le Goff
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Fig. 1. Manuscrit français, XIIIe s., Ms 1043

Fig. 2. Manuscrit latin, XIVe s., Ms 47

Fig. 3. Manuscrit latin, XIVe s., Ms 47

Fig. 4. Biblia Sacra, XIIe s., Ms 790

L’un des plaisirs du travail sur le manuscrit médiéval est le contact direct avec un objet unique dont chaque détail est singulier. Devant le manuscrit enluminé, je retrouve mon émerveillement d’enfant devant les histoires illustrées. Mais ce bonheur est encore affiné par l’adjonction au programme iconographique que constituent les miniatures de véritables petits cadeaux supplémentaires : les images marginales. Elles ont parfois été considérées comme gratuites, ludiques et aléatoires, décoratives ou simplement répétitives. On les a même parfois regroupées avec les gribouillages de certaines marges, alors qu’il suffit de les regarder pour constater par leur tracé et, surtout, par leur colorisation, qu’elles ne peuvent y être apparentées. On a souvent suspecté, aussi, que ces dessins aient été réalisés par des artistes de second ordre, qui n’auraient pas eu les compétences nécessaires pour réaliser les miniatures « autorisées ». Heureusement, aujourd’hui, ces préjugés s’estompent et on reconnaît la valeur des images marginales [1] qui s’épanouissent particulièrement au cours du XIIIe siècle.

Celles que je propose d’exposer ici sont parmi les plus originales de leur époque, issues des ateliers arrageois [2], les plus remarquables dans l’imagerie marginale des XIIIe-XIVe siècles [3]. Les images marginales y deviennent de véritables concentrés iconiques du travail du sens, qui mobilisent différentes modalités du montage. J’examinerai ainsi l’utilisation du montage dans la constitution des figures marginales, à l’échelle microstructurale, mais aussi la constitution de réseaux signifiants qui s’appuient sur un montage macrostructural, d’une image marginale à l’autre, voire avec le programme iconographique premier et/ou le texte.

 

Le divers, l’hybride et l’inattendu

 

Un grand nombre d’images marginales sont qualifiées de grotesques dans la mesure où elles mettent en avant les parties du corps symboliquement les moins nobles par l’invention de toutes sortes de créatures monstrueuses jouant de nudité, d’hybridité ou de démesure. Jean-Claude Schmitt affirme que «  l’engendrement de figures contradictoires n’est après tout que l’expression limite d’un art où les tensions internes entre figures et lignes antagonistes jouent un rôle essentiel » [4]. Cette hybridité fait sourire et n’apparaît pas bien sérieuse, notamment quand on considère que nombre des manuscrits considérés ici contiennent une matière pieuse. Toutefois, cette monstruosité s’explique en partie par la rencontre de différentes sources dans la constitution des créatures marginales. Ce phénomène a été bien analysé par Jean Wirth, qui, après J. Baltrusaitis, rappelle que les marginalia superposent et combinent l’influence de la glyptique romaine, mais aussi les intailles et les camées, ou le décor roman, par exemple. En outre, ils utilisent ces motifs non seulement dans leur sens originel, mais, plus souvent, après la perte de ce sens, en les transformant ou en changeant la signification, en relation, notamment, avec des fables, des fabliaux, des locutions ou des proverbes bien connus de tous [5].

Parmi les hybrides les plus présents dans les marges figurent les grylles – mot à l’étymologie incertaine [6] : « un type de monstre défectif, formé par élimination du tronc et des bras, de sorte qu’il se compose d’une tête directement fixée sur une parie de jambes ou de pattes. Mais il peut également présenter des éléments additifs, généralement une prolifération de têtes supplémentaires, humaines ou animales » [7], qui semble hérité de l’Antiquité sans passage par l’art roman. On attribue fréquemment aux grylles un sens obscène, en estimant qu’ils constituent des formes variables de phallus autonome [8]. Le manuscrit 1043 d’Arras est très riche de ces représentations.

L’artiste monte une tête sur des jambes ou des pattes, comme dans la figure centrale de ce bas de folio (fig. 1). Il peut encore adjoindre d’autres attributs comme une queue ou des ailes, par exemple, pour renforcer le caractère hybride et monstrueux de la créature : le monstre médiéval se constitue en partie par montage d’éléments disparates pour élaborer un être qui fait tenir ensemble des écarts entre les formes de vie habituelles. Parmi ses attributs récurrents, le grylle peut porter un visage sur le derrière : signe de ses bas appétits et comble de la monstruosité [9]. Le grylle qu’on trouve au haut du folio 208v du manuscrit 47 (fig. 2) présente un visage sur le postérieur. Cela donne l’impression d’une double volonté tiraillant le corps du monstre ou d’une première instance soumise à une autre, plus grande et sans doute plus forte, mais plus basse. Sur ce folio on comprend que le grylle figure dans différents systèmes marginaux qui ne comportent pas seulement des monstres, puisqu’il y a ici des figures humaines qui semblent se livrer à des activités familières (tissage, filage, tir). Dans cette mesure, le petit monstre entre dans un système illustratif ou ornemental complexe, dont on comprend très vite qu’il demandera à être interprété.

Le grylle peut ainsi coexister avec d’autres hybrides ou être concurrencé par eux. Certains ressemblent avant tout à des animaux fabuleux, combinant les caractéristiques d’animaux différents ou accentuant les traits ou proportions de caractères vraisemblables. Il en va ainsi de l’oiseau hybride du folio 16v du manuscrit 47 (fig. 3), au cou démesuré et à la queue serpentiforme qui fait face à un hybride à tête d’homme sur corps de cerf, vraisemblablement. On comprend que le montage des éléments disparates est aussi simplement motivé par le plaisir du tracé qui sinue pour emplir ce coin de folio : bec, queue et cous se correspondent et dessinent une courbe harmonieuse.

D’autres hybrides animaux forment une faune marginale suffisante pour habiter la verdure qui borde le texte, comme au folio 104v du manuscrit 790 (fig. 4). Une pie est simplement perchée sur l’extrémité basse du rinceau, mais un cerf s’y niche aussi, de manière plus improbable. Surtout, une chouette métissée de lièvre les surplombe, sous un hybride à apparence de grylle si l’on omet sa tête de cervidé sur laquelle trône un perroquet d’or. De quoi peupler une forêt chimérique entière… Le montage joue des proportions, des tailles, des positions et de la juxtaposition du connu et de l’inconnu.

 

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[1] J. Wirth, Les Marges à drôleries des manuscrits gothiques, Genève, Droz, 2008.
[2] Je travaillerai sur un ensemble de manuscrits du fonds de la médiathèque d’Arras, qui renferment essentiellement des textes latins à vocation pieuse : le 561, la Biblia sacra, du XIIIe siècle le manuscrit latin 47, du XIVe siècle, richissime, mais abîmé et vandalisé; le 790, la Biblia sacra du XIIIe s. ; le 869, Missel des principales fêtes à l'usage de saint-Vaast d’Arras, de la première moitié XIVe s. ; le premier volume du manuscrit 729, qui est un bréviaire monastique du XIVe siècle, le 278, Missale romanum, du XIVe siècle; et le 229, de la première moitié du XIVe siècle. Un manuscrit français fournira des images : le 1043, une compilation des anciennes histoires, qui date de la fin du XIIIe siècle.
[3] « S’il n’y a pas lieu de douter du rôle dominant des capitales française et anglaise dans l’enluminure des années 1240, les ateliers du nord de la France marchent du même pas à partir du milieu du siècle, à Arras, Tournai, Cambrai et Amiens. Ils s’emparent même du rôle dominant dans le domaine du décor marginal et ne s’en dessaisissent que dans les années 1320, au profit de Paris et de Jean Pucelle » (J. Wirth, Les Marges à drôleries des manuscrits gothiques, op. cit., p. 59).
[4] J.-Cl. Schmitt, La Raison des gestes, Paris, Gallimard, 1990, p. 187.
[5] Sur ce point, voir les explications de J. Wirth, Les Marges à drôleries des manuscrits gothiques, op. cit., pp. 41, 82, ou 134. J. Baltrusaitis avait déjà mis expliqué cela dans Le Moyen Age fantastique, Paris, Spadem, 1981.
[6] « Le terme de "grylle" est repris de Pline (hist. Nat., XXXV, 114) qui mentionne la caricature par Antiphilos l’Egyptien d’un certain Gryllos dont le nom ferait jeu de mot avec "grylos" (porcelet) et servirait par extension de sobriquet pour un personnage particulièrement hideux. Mais les spécialistes de l’Antiquité ont remis en cause cette désignation et proposé d’autres interprétations du mot. Le jeu de mot entre "gryllos" et "grylos" n’est pas attesté et l’invocation d’un artiste égyptien par Pline conduit à une autre piste. Les "grylloi" sont plus vraisemblablement de petits personnages caricaturaux comme on en trouve dans les scènes nilotiques et au nombre desquels figurent les pygmées attaqués par les grues. Il paraît donc prudent, malgré Baltrusaitis, de parler de visages sur pattes plutôt que de grylles pour désigner ces hybrides qui n’ont peut-être jamais eu de nom » (J. Wirth, Les Marges à drôleries des manuscrits gothiques, op. cit., p. 137).
[7] Ibid., p. 137.
[8] Voir Ibid., p. 39. Une telle image s’appuie sur l’inquiétude concernant une hypothétique vie autonome de certaines parties du corps, mues par leur sensualité propre, proche de la bestialité.
[9] Les démons présentent ce même trait dans l’iconographie.