La Mosaïque modèle pratique

- Thomas Golsenne
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Dans un livre intitulé Mosaïques, Lucien Dällenbach montre de manière convaincante l’actualité de cette antique technique de représentation et ses transformations. Première transformation : la mosaïque a perdu sa matérialité de petits morceaux de pierre, de verre ou de céramique, pour acquérir une nature plus métaphorique et plus théorique et se retrouver en littérature, en philosophie ou dans le langage courant [1]. Autrement dit, la mosaïque est devenue une figure de la pensée. Seconde transformation : cette figure de la pensée mosaïque, qui se développe à partir du XIXe siècle, change de sens au siècle suivant. Selon Dällenbach, la mosaïque comme image de la pensée problématise au début la question de l’unification : comment unifier le disparate, comment bien agencer sous l’unité d’un concept ou d’une image l’hétérogène ? Par exemple La Comédie humaine de Balzac. La mosaïque est plutôt vue en mauvaise part, comme une technique inférieure à la peinture, comme un défaut à corriger. Au contraire, la mosaïque moderne (au sens de l’art moderne, donc à partir du XXe siècle) chercherait plutôt à penser l’éclatement et le fragmentaire : comment faire éclater ce qui paraît d’un bloc, comment maintenir l’hétérogénéité du réel dans la création ? Cet éloge du fragment, dans la mosaïque moderniste, va de pair avec une pensée démocratique du « partage du sensible », puisqu’aucun morceau n’est plus important qu’un autre : la mosaïque moderniste est une « femme à cent têtes ».

Les auteurs modernes trouvent ainsi en Montaigne leur précurseur, qui voyait dans ses Essais une forme de composition de soi semblable à une marqueterie mal jointée [2]. Et il est vrai que Montaigne ne cesse de souligner les changements d’état et de figure par lesquels il passe et qui rendent impossible toute pensée de l’identique.

Cependant, ne procède-t-on pas par anachronisme quand on sort Montaigne de son époque et qu’on y voit un précurseur de la modernité et de son goût du fragment ? N’est-il pas possible de penser qu’au XVIe siècle, déjà, ce goût était prononcé et partagé, par Montaigne et ses contemporains ? Autrement dit, l’histoire de la mosaïque comme image de la pensée est peut-être trop simplement formulée si on considère qu’il s’agit d’un passage de l’unification classique du divers à l’éclatement moderne de l’unique. Il existe peut-être deux interprétations de la mosaïque qui se développent historiquement comme deux lignes parallèles qui, parfois, se croisent ; classique et moderne, dans ce cas, ne signifierait plus rien d’historique. Mais il y a peut-être encore d’autres interprétations de la mosaïque en dehors des deux lignes herméneutiques proposées par Dällenbach.

Je voudrais me pencher ici sur un texte que celui-ci ne cite pas, un texte peu connu en dehors des spécialistes, et pourtant extrêmement intéressant quand on s’intéresse à la mosaïque comme image de la pensée. Il s’agit d’un texte de Leon Battista Alberti, au début du livre III de ses Profugorium ab aerumna (De la tranquillité de l’âme), un texte de tonalité stoïcienne qui porte essentiellement sur les maux dont souffre l’esprit et sur les moyens de les guérir, écrit vers 1441-42. Au début du livre III, donc, un des personnages du dialogue se livre à une digression sans rapport avec le sujet principal de l’ouvrage, digression sur laquelle il faut nous pencher en détail :

 

J’ignore si ce fut (Andronicus) Cyrrestes, dont Vitruve fait tant d’éloges, ou un autre architecte, l’inventeur de cette façon de dessiner et de colorer le pavement, comme on le fait aujourd’hui. Mais celui, quel qu’il fut, qui trouva une si belle technique, s’était sans doute rendu à ce temple à l’ornementation exceptionnelle de … [Diane à Ephèse ?], que l’Asie tout entière ne mit pas moins de sept-cents ans à construire. Il vit les parois d’un tel édifice augmentées et enrichies de très grandes plaques de marbre ; il vit ça et là de très hautes colonnes ; et par-dessus les voûtes et les charpentes une couverture de bronze et d’or ; et à l’intérieur et à l’extérieur des panneaux de porphyre et de jaspe, répartis et appliqués aux endroits appropriés. Tout lui paraissait splendide ; et il y admirait toutes les parties éclatantes et pleines de merveilles. Il n’y avait que le sol qui était sous ses pieds nu et sans soin. Alors, pour l’orner et pour différencier le pavement des autres parois du temple, il récupéra les petits débris de marbre, de porphyre et de jaspe de toute la structure, et en les assemblant, selon leur couleur et leur forme, il composa ces diverses peintures, en revêtant et en valorisant tout le pavement. Cette œuvre fut appréciée et elle eut un effet non moins heureux que les parties plus importantes du reste de l’édifice [3].

 

Voici une présentation de l’invention de la mosaïque remarquable pour plusieurs raisons. La première est qu’il s’agit d’une application mythologique d’une théorie de l’invention qu’Alberti emprunte aux traités de rhétorique antique, et qu’il reprend dans le De pictura : inventer, ce n’est pas créer quelque chose à partir de rien, c’est trouver ce qui est déjà là, déposé par le hasard, c’est surtout faire preuve de curiosité et d’opportunisme : l’italien de la Renaissance faisait le lien entre le hasard, caso, et l’occasion, occasione. L’inventeur ne crée pas de toutes pièces une figure qu’il tire de son imagination, mais il fait avec ce qu’il a sous la main, « avec les moyens du bord » pourrait dire Lévi-Strauss : l’inventeur est un bricoleur [4]. De plus, ce que dit Alberti de la mosaïque vaut pour la peinture. De la même façon qu’Andronicus de Cyrrhas compose ses figures à partir de fragments, de même le peintre Apelle, tel que le rappelle Alberti, assemble les meilleures parties des cinq jeunes filles de Crotone pour former son image de Vénus. Si la mosaïque est une sorte de peinture, dans le texte d’Alberti, on voit que le peintre procède comme le mosaïste, en assemblant des fragments. Il ne peut pas y avoir de plus grande opposition dans la conception du rapport entre mosaïque et peinture qu’entre celle d’Alberti et celle de Bergson, exprimée dans un texte que cite Dällenbach :

 

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[1] L. Dällenbach, Mosaïques. Un objet esthétique à rebondissements, Paris, Seuil, « Poétique », 2001.
[2] M. de Montaigne, Essais, III, 9, « De la vanité », éd. P. Villey, Paris, P.U.F., « Quadrige », 1988, vol. III, p. 964.
[3] L. B. Alberti, De profugorium ab Ærumna libri III, éd. G. Ponte, Gênes, Tilgher, 1988, pp. 81-82 (ma traduction).
[4] C. Lévi-Strauss, La Pensée sauvage [1962], Paris, éd. Pocket, « Agora », 1990, pp. 30-31.