L’héritage des Ambassadeurs
dans l’art contemporain

- Sophie Limare
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Fig. 3. I. Orosz, The Ambassador, 2005

Fig. 4. I. Orosz, The Ambassador
(vue décentrée), 2005

Fig. 5. D. Sperber, Après Holbein 1, 2003-2004

Hommage à Jean de Dinteville

 

Le chef-d’œuvre d’Holbein a profondément marqué les historiens de l’art et les psychanalystes, mais il a aussi influencé de nombreux artistes dont István Orosz, né en 1951 et d’origine hongroise. Son talent lui permet d’être reconnu à la fois comme graphiste, peintre et réalisateur de films d’animation. Les recherches graphiques d’Orosz nous vont « droit à l’œil » et troublent notre perception visuelle. L’artiste utilise d’ailleurs pour signer ses dessins le pseudonyme d’Outis (personne en grec), déjà employé par Ulysse pour tromper le cyclope - qui y perdit un œil [9].

En 2005, Orosz réalise sur un petit format rectangulaire de disposition horizontale, une eau-forte sous-titrée : Hommage à Jean Dinteville. Le camaïeu de tons sépia, malgré sa datation très récente, confère un caractère légèrement suranné à la reproduction de cette gravure colorée à la main (fig. 3). Le regard peine à trouver un sens de lecture face à cette accumulation d’objets, dont la plupart renvoient aux éléments symboliques du thème des vanités : crâne, livre ou instruments de mesure. Malgré le titre et le sous-titre pourtant explicites dans leur source de référence, il ne se dégage a priori aucune trace visible du jeune ambassadeur peint par Holbein. Les livres ouverts sur des écrits scientifiques, ainsi que divers instruments de mesure, symbolisent la connaissance et la vanité du savoir : ils rappellent les autres horloges, quadrant et torquetum détaillés avec précision sur l’étagère des Ambassadeurs. L’harmonie musicale se déchiffre sur la partition posée dans l’angle inférieur gauche sous un crâne renversé : elle fait également écho aux plaisirs terrestres liés aux flûtes, mandoline et étui de luth représentés par le maître allemand.

Un avant-bras pénètre la partie supérieure gauche de la composition ; il s’agit de celui de l’artiste qui semble indiquer une piste de lecture à l’aide du compas posé sur un amas de feuilles de papier enroulées. Une observation rapprochée permet en effet de constater le dédoublement de chaque élément de cette reproduction énigmatique. La structure binaire semble due à une plaque de verre ou à un miroir, utilisé comme support horizontal, de ce bureau virtuel et désordonné. De « plan de travail » à « plan de travail », une relation duelle et atemporelle semble donc se tisser entre István Orosz et Hans Holbein. Les outils épars, qui sont utilisés pour construire des anamorphoses, sont de fait rattachés aux univers de ces deux artistes, réunis par un même axe de recherche. Le dédoublement affiché est à saisir au sens propre et figuré : István Orosz partage les « réflexions » d’Hans Holbein à l’aide de ce miroir, qui était déjà à la source même de la construction de la perspective, et donc de l’anamorphose.Le bras d’István Orosz fait également écho au médaillon posé sur la partie droite du bureau, représentant l’autoportrait d’Holbein réalisé en 1542 : les deux artistes se retrouvent ainsi réunis à la fois par Jean de Dinteville, sujet commun de leurs préoccupations iconiques, et par la représentation d’une partie de leur propre corps. Le dédoublement était déjà très présent dans la mise en scène d’Holbein, notamment à travers les étagères terrestre et céleste, et le couple des personnages laïque et religieux ; le reflet perturbe ici l’effet de profondeur et accentue le caractère binaire des objets représentés dans la gravure. Quelques détails anachroniques renforcent cependant le caractère contemporain de cette composition : lame de rasoir jetable, trombone, punaise à béton, rouleau de scotch…

Mais où est donc passé l’ambassadeur ?

En décentrant le regard, cette fois-ci vers la gauche, contrairement au mode de révélation du tableau d’Holbein, le portrait de Jean de Dinteville surgit au milieu de cet amas de vanités (fig. 4) grâce au processus de l’anamorphose linéaire. István Orosz rend ainsi hommage à un humaniste, porteur de la mélancolie du savoir de la Renaissance. La mise en abyme de cette vanité secrète est retournée, tel un gant de velours, dans le dispositif qui dissimule le portrait de Jean de Dinteville au milieu d’une nature morte symbolique et foisonnante.

Dans cette composition profane, Orosz a choisi, contrairement à Holbein, de placer l’allégorie de la mort directement dans notre champ de vision. Le portrait de Dinteville n’est plus directement visible sous cet amas d’objets connotant l’ordre et le désordre ; il fait écho à la présence/absence de ce personnage emblématique du registre des vanités, et dont l’emblème n’est autre que le memento mori. A travers cette surcharge d’objets, l’artiste propose de « réfléchir » à ce qui pourrait encore nous relier à l’humanisme de Jean de Dinteville : il engage une relation individuelle et privilégiée avec un ambassadeur de la Renaissance, dissimulé derrière le chaos et la complexité de notre surmodernité. La pensée de Gérard Wajcman peut ici être convoquée pour enrichir l’analyse de ce « portrait-nature-morte » fusionnel en retissant des liens entre absence et objet :

 

Le siècle a inventé l’absence comme un objet. Seul objet, au vrai, vrai objet, objet réel. On s’y cogne à tous les coins du siècle. L’Absence, le Grand Réel. L’Objet du siècle. L’Objet nouveau. Unique objet. Irréductible. Le seul objet qui ne peut ni se détruire ni s’oublier. L’Objet absolu.

Tout le reste ? – Vanité et poursuite du vent [10].

 

Deux ambassadeurs au tapis

 

Devorah Sperber est une artiste américaine, née en 1961, qui vit et travaille actuellement à Denver dans le Colorado. Tout comme István Orosz, elle rend de manière explicite un hommage à Hans Holbein, à travers le titre de son œuvre. Celle-ci se compose de deux pièces complémentaires : un cylindre en acier poli de près de quatre-vingt-dix centimètres de hauteur est posé sur un tapis en tiges de chenilles, de forme circulaire et d’environ deux mètres de diamètre (fig. 5). Les motifs colorés du tapis, posé à même le sol de la salle d’exposition, ne sont pas identifiables : leur interprétation ne peut en effet se lire que dans le reflet du cylindre, renvoyant de manière virtuelle au portrait des Ambassadeurs d’Hans Holbein.

 

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[6] G. Monier, « Anamorphose », art. cit., p. 46.
[7] O. Douville, « D’un au-delà de la métaphore, ou lorsque l’anamorphose brise l’allégorie », art. cit., p. 120.
[8] G. Wajcman, L’Objet du siècle, Lagrasse, Verdier, 1998, p. 36.
[9] Propos de Zsuzsa Kis, attachée de presse de l’exposition Quelque part… Anamorphoses, trompe l’œil, Œuvres graphiques de István Orosz, tenue à l’Institut hongrois de Paris en 2005.
[10] G. Wajcman, L’Objet du siècle, op. cit., p. 238.